Quelle est la part de responsabilité des citoyens qui choisissent de s’installer près de rivières qui débordent? Notre chroniqueur François Bourque croit qu’ils en ont une aussi.

Se sortir des zones inondables

CHRONIQUE / La Ville de Québec met à exécution sa menace d’abandonner le projet de mur anti-crue sur la rivière Lorette.

Pourquoi, se dit-elle, engloutir jusqu’à 100 millions $ pour protéger les berges, si le ministère n’accepte pas de «sortir» le secteur de la carte des zones inondables.

Il y a sans doute une part de stratégie à annoncer l’abandon du projet quelques semaines après les élections municipales... et quelques mois avant les prochaines provinciales.

L’administration Labeaume déplace ainsi la pression sur le gouvernement. La menace n’avait pas fonctionné depuis trois ans auprès du précédent ministre David Heurtel, mais la Ville veut peut-être tester sa successeur, Isabelle Melançon. Celle-ci a décliné ma demande d’entrevue.  

Au-delà du bras de fer politique, le débat sur la rivière Lorette soulève d’importants enjeux d’aménagement, de fiscalité et d’équité sociale.

Les mêmes que pour toutes les rivières et plans d’eau connus pour déborder. 

Jusqu’où faut-il résister à la nature? Pourquoi s’entêter à construire dans des zones à risque et à urbaniser en amont, ce qui ajoute aux problèmes?

Quelle est la part de responsabilité des Villes de Québec et de L’Ancienne-Lorette, qui ont continué à émettre des permis de construction après le grand débordement de 2005 et sachant le secteur à risque? 

Quelle est la part de responsabilité des citoyens qui choisissent de s’installer près de rivières qui débordent? Je crois qu’ils en ont une aussi.

Est-ce équitable de faire assumer leur choix par toute la population en réclamant des protections et des indemnisations quand ça tourne mal? 

Cela ressemble à la dynamique de l’étalement urbain où des citoyens vont se loger plus loin pour payer moins cher leurs maisons et leurs taxes. Et qui demandent ensuite à la collectivité de leur payer des écoles, des routes, des troisièmes liens et autres services publics pour essayer d’atténuer les conséquences des choix qu’ils ont fait.

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Les mesures exigées par le ministère avant d’autoriser le mur anti-crue de la rivière Lorette feraient grimper la facture totale à près de 100 millions $, dit la Ville.

Ça fait cher pour moins de 300 maisons. Encore un peu et il serait plus économique de toutes les racheter et les démolir.

Québec a donc choisi de tirer la ligne. Elle a déjà consacré 35,6 millions $ aux berges de la Lorette et ajoutera 10 millions $ de plus. À quoi bon aller au-delà, se dit-elle.

Avoir sa maison en zone inondable signifie qu’il est plus difficile de l’assurer et d’y apporter des modifications. Cela peut aussi affecter la valeur de revente, bien que l’effet négatif observable après un débordement tend à s’estomper avec le temps.

Apprendre qu’on va rester dans la zone inondable de la Lorette est certes contrariant, mais pas dangereux.

Les travaux réalisés protègent contre une crue qui survient une fois par 100 ans, ce qui est une norme raisonnable. 

Les pluies du printemps dernier ont fait déborder plusieurs cours d’eau de la région de Québec, mais pas la Lorette, ce qui montre l’efficacité des mesures en place. Le reste appartient à la politique. 

Parlons-en.

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Depuis 2005, la règle veut que la construction soit interdite au Québec dans les zones à risque d’être inondées dans les 20 prochaines années.

Cela n’a pas empêché qu’au lendemain de la crue de 2011 (3000 maisons et chalets inondés dans la vallée du Richelieu), le gouvernement y a permis la reconstruction dans des zones à haut risque. 

Les élections de 2012 s’annonçaient alors et des maires ont fait pression et obtenu que le gouvernement déroge à sa politique. 

On s’attendait à plus de fermeté après les crues du printemps dernier (5300 résidences inondées dans 278 municipalités). 

Mais il y aura aussi des élections en 2018. Tiens donc. Le gouvernement vient d’autoriser il y a deux semaines la reconstruction de maisons détruites par la crue de la rivière des Outaouais, un secteur à risque d’être à nouveau inondé dans les 20 prochaines années.

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J’ai du mal à suivre la trajectoire du ministère de l’Environnement. Tant de souplesse pour les reconstructions dans des zones à risque d’inondations aux 20 ans. 

Et tant de rigidité pour la Lorette, où le ministère ne reconnaît pas la portée de travaux qui protègent contre un risque d’inondations aux 100 ans, voire davantage avec un mur anti-crue.

Le ministère considère ce mur «transparent» sur sa carte des zones inondables. Comme s’il n’existait pas ou n’allait pas tenir devant une crue.   

On pourrait apprécier cette prudence après des décennies et siècles d’insouciance des pouvoirs publics par rapport aux zones inondables. 

Mais j’y croirais davantage si j’y voyais de la cohérence plutôt que de l’entêtement sélectif ou le résultat de vils rapports de force politiques.