Richard Therrien
Anna Kendrick dans <em>Love Life</em>
Anna Kendrick dans <em>Love Life</em>

L’amour qui fait mal

CHRONIQUE / Deux séries étrangères disponibles en ce moment trouvent leur base dans les méandres complexes de l’amour: l’américaine Love Life, plus légère et même drôle, et l’irlandaise Normal People, qui prend aux tripes. Pour des raisons différentes, les deux méritent votre attention, même si j’ai une légère préférence pour la première.

L’une et l’autre s’étalent sur plusieurs années, se permettant d’importants sauts dans le temps. On parle bien sûr ici de l’amour profond, intense, celui qui fait mal, mais aussi dans ce qu’il a de plus fort et de plus beau, ses malentendus, ses non-dits, qui peuvent bien souvent faire dérailler une relation, ou la faire piétiner durant des décennies.

Love Life, série de HBO Max dont les 10 demi-heures sont disponibles sur Crave, raconte les différentes relations de Darby Carter (irrésistible Anna Kendrick), jeune guide d’un musée d’arts à New York. Chaque épisode porte sur un être qu’elle a aimé ou appris à aimer. Les hommes de sa vie, oui, mais aussi sa mère névrosée, sa meilleure amie, jusqu’à elle-même. Un va-et-vient entre aventures d’un soir et mariage, et une formidable démonstration de toutes les conneries, les contraintes qu’on s’impose pour garder l’autre, ne pas finir seul. Mais aussi, comment ces petits et grands amours peuvent transformer notre vie et façonner notre personnalité.

J’ai aimé cette série en premier lieu pour Anna Kendrick, fabuleuse dans le rôle principal, et en qui chacun de nous peut se reconnaître au moins un peu. L’actrice parvient à jouer la comédie tout en restant dans la vérité — c’est drôle, mais c’est vrai —, puis à nous émouvoir la seconde d’après. C’est tout à fait réjouissant de la voir aller et on embarque à fond. Au final, les 10 épisodes passent presque trop vite.

Love Life, c’est comment une rencontre fortuite peut décider (ou pas) des années qui vont suivre, dans tout ce qu’elle a d’agréable et de désagréable, et des marques, des influences qu’elle peut laisser. On a parfois l’impression que tout va de soi, mais on ne contrôle rien du tout. L’amour peut être simple, mais aussi mauditement compliqué. La force de l’amitié, souvent plus durable ou tout aussi explosive, n’est pas à sous-estimer.

Daisy Edgar-Jones et Paul Mescal dans <em>Normal People</em>

Contrairement à Normal People, par moments très graphique dans son traitement de la sexualité, Love Life parle beaucoup plus de sexe qu’elle ne le montre. Une deuxième saison est déjà prévue, mais portera sur un autre personnage principal. Anna Kendrick y fera néanmoins quelques apparitions, toujours dans le rôle de Darby.

Série britannique très prisée actuellement, Normal People n’a rien d’une comédie et trace l’histoire d’amour tumultueuse — le mot est faible — de jeunes collégiens, Connell (Paul Mescal), de milieu modeste, et Marianne (Daisy Edgar-Jones), de famille aisée. Tout les sépare: Connell est populaire et fait partie de l’équipe de (football); Marianne n’a que très peu d’amis, rejetée par ses camarades et considérée comme la weirdo de l’école. Mais une chimie indéniable les rapproche comme deux aimants. La situation est malsaine: il la fréquente en secret, comme s’il éprouvait de la honte, en raison de sa réputation. Ce n’est là que le début d’une longue relation, ponctuée de multiples soubresauts.

D’une beauté incommensurable — la direction photo de cette série est splendide —, Normal People explore ces malentendus qui peuvent bousiller une relation, mais aussi comment les blessures familiales peuvent dicter nos comportements. Les scènes osées, nombreuses, ne sont jamais superflues, et soulignent cette irrésistible attraction qui les ramène, l’un vers l’autre, amplifiée par le courant entre les deux acteurs, qui crèvent l’écran. On est happés par cette histoire, on veut savoir ce qui va leur arriver. Les 10 premiers épisodes sont disponibles gratuitement sur CBC Gem, l’équivalent canadien anglais d’ICI Tou.tv, les deux derniers le seront mercredi.

Si j’avais un reproche à faire aux scénaristes d’histoires d’amour en général, c’est de trop souvent passer par la voie facile: quand la femme n’est pas avec l’homme qu’elle aime vraiment, c’est qu’elle fréquente invariablement un incapable ou un salaud. On sait, à la seconde où on les voit ensemble, qu’elle ne restera jamais avec cet imbécile, mais qu’elle retournera vers son prince. C’est beaucoup plus ardu dramatiquement d’amener dans le portrait un prétendant aussi beau, intelligent et formidable que le premier, mais c’est à mon avis beaucoup moins prévisible et plus riche. Et à ce moment, on se dit: «OK, là, ça devient intéressant.»

Love Life et Normal People ne sont hélas disponibles qu’en anglais, du moins pour l’instant. Quant à moi, je prends quelques semaines de vacances, de retour le 3 août. Bon été!