L’ex-Procureure générale, Jody Wilson-Raybould, ne voulait pas être la première à emprunter au niveau fédéral une nouvelle voie parallèle, mais légale.

Représailles contre une ministre?

CHRONIQUE / Les raisons ayant incité Justin Trudeau et sa garde rapprochée à retirer des mains de Jody Wilson-Raybould les postes de ministre de la Justice et de Procureure générale demeurent malheureusement floues après le témoignage de Gerald Butts, ex-secrétaire principal du premier ministre canadien. Ses propos ont été peu convaincants à ce sujet.

En même temps, ce serait si gros, si grossier même, qu’on peine à imaginer que Jody Wilson-Raybould ait été envoyée dans un autre ministère en représailles de ses refus dans l’affaire SNC-Lavalin. Il serait là le vrai scandale; dans le fait qu’elle ait été délogée pour ça.

Le problème ici est que Gerald Butts n’a pas fourni d’explications claires et solides à cet égard lors de son témoignage. L’ami de M. Trudeau a somme toute exigé une profession de foi sur cet aspect des choses.

Pour le reste, les citoyens du Québec et du reste du Canada demeurent face à sa «vérité» à elle et face à sa «perception» à lui. Là où Jody Wilson-Raybould a vu des pressions inappropriées, le cabinet de Justin Trudeau a vu la nécessité de pouvoir un jour justifier publiquement, à travers un avis juridique externe, la décision d’accorder ou non un accord de réparation à une entreprise employant quelque 9000 personnes à travers le Canada.

Politiquement, c’était légitime.

Il est cependant clair que l’ex-ministre a subi des pressions; que ce n’était pas un simple sentiment qu’elle avait.

«Realpolitik»

Je reste avec l’impression que j’avais la semaine dernière après le témoignage de Mme Wilson-Raybould : les deux camps ont joué le rôle qui était le leur jusqu’à le surjouer.

L’affaire a conduit à un affrontement entre, d’une part, la realpolitik, pour utiliser ce mot d’origine allemande signifiant que l’on considère ou invoque l’intérêt national et public — ce qui ne va pas sans calculs politiques —, et, d’autre part, des principes stricts; des principes reposant sur la séparation des pouvoirs entre le politique et le judiciaire en l’occurrence.

Jody Wilson-Raybould ne voulait pas être la première à emprunter au niveau fédéral une nouvelle voie parallèle, mais légale. 

Assourdissant

Pardon de l’emprunt à la langue anglaise, mais en politique (comme en tout, d’ailleurs) le timing est essentiel. Il faut intervenir au bon moment. Or, dans cette affaire, le silence de Justin Trudeau a été assourdissant.

Il a fallu que le premier ministre soit réellement sonné pour avoir éludé comme il l’a fait les questions à ce sujet; pour avoir fait comme si cette affaire n’existait pas. Il s’est tenu très loin du ring de boxe sur lequel il était pourtant déjà monté pour peaufiner son image.

Le témoignage de Gerald Butts rassurera les libéraux fédéraux, mais ne réparera pas les pots cassés. La prise de parole programmée de Justin Trudeau arrive bien tard.

Plutôt dégueulasse

Les acteurs politiques ont l’habitude des coups bas. Mais le déchaînement provoqué par cette histoire, surtout dans le reste du Canada, est tombé dans des bas-fonds. La Une du National Post de mardi était plutôt dégueulasse. «Est-ce que Trudeau a un problème avec les femmes?» demandait le quotidien.

Lorsque le premier ministre René Lévesque a vécu une série de démissions dans les années 1980, quelqu’un aurait-il eu l’idée de se demander s’il avait un problème avec les hommes?

Heureusement non, même s’il y avait une majorité d’hommes chez les 10 démissionnaires. Mais on en est malheureusement à ce genre de coups bas depuis longtemps.

Question de fond

Plusieurs trouvent intéressante l’idée que les ministres de la Justice au Canada ne portent pas aussi le chapeau de «Procureur général» afin d’éviter qu’ils subissent des pressions politiques de collègues — ou pour ne pas qu’ils en exercent eux-mêmes sur le système de justice.

C’est vrai qu’il n’existerait alors plus de problèmes comme celui ayant abouti à la crise politique que l’on connaît au Canada. Cette idée est à étudier, à n’en pas douter.

Pour alimenter cet éventuel débat, on peut aussi rappeler que c’est parce qu’elle avait le titre de Procureure générale que l’ex-ministre québécoise de la Justice Stéphanie Vallée avait pu inciter en 2014 le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) à réexaminer l’affaire de ce policier ayant causé la mort d’un enfant lors d’une opération de filature à Longueuil.

Le DPCP avait décidé au départ qu’aucune accusation ne serait portée contre lui. Après le réexamen de l’affaire et l’apparition de faits nouveaux, le policier a finalement été reconnu coupable par la justice.