Les jeunes qui ont pratiqué plusieurs disciplines sportives sont plus susceptibles d’avoir du succès plus tard dans le sport qu’ils ont choisi, notamment parce que ça fait d’eux des athlètes plus complets.

Relaxe, champion !

CHRONIQUE / Fiston a le potentiel de devenir un as de la rondelle? J’espère que vous l’avez inscrit au Extreme Power Skating, un des plus chers et des plus prestigieux camps de hockey de la région de Québec.

Pendant une à cinq semaines, votre fils (ou votre fille) sera dispensé de chanter des chansons dans un camp d’été. Du lundi au vendredi, il passera trois heures et demie par jour à suer sur la patinoire du Complexe sportif multidisciplinaire de L’Ancienne-Lorette. 

Selon l’horaire, il affinera ses lancers, ses feintes et son maniement de rondelle. Il se pratiquera à aller chercher le disque dans le coin, à faire des passes sur la palette, à bloquer des lancers. Sinon, il s’entraînera à patiner en puissance : longues enjambées, accélérations, départs et changements de directions rapides. 

Et les deux heures et quart hors glace? Fiston fera de la plyométrie, du spinning, du cardio tae-boxe et du yoga. 

Vous pouvez l’inscrire dès l’âge de 5 ans, jusqu’à 18 ans; la tranche d’âge la plus populaire est de 8 à 11 ans. Le coût est de 575 $ pour une semaine à 2600 $ pour cinq semaines. C’est peut-être cher, mais «votre enfant s’entraînera comme un professionnel de la LNH», peut-on lire sur le site de ce camp de hockey, bilingue en plus. 

Le propriétaire d’Extreme Power Skating, Jonny Murray, croit que les jeunes hockeyeurs ont avantage à affuter leurs habiletés de bonne heure. «Plus tu commences tôt, mieux que c’est», m’a-t-il dit au téléphone. 

Loin d’être le seul de son genre, le camp Extreme Power Skating s’inscrit dans une tendance forte au Québec et en Amérique du Nord : la «spécialisation hâtive». En gros, c’est cette idée que plus on se spécialise tôt dans une discipline sportive (ou autre), plus on a de chance de réussir et peut-être même de percer chez les pros. 

C’est le gros bon sens, non? Dans le fond, c’est la réponse à une question que vous vous êtes sûrement déjà posée. Qui a le plus de succès : les spécialistes (A) ou les généralistes (B)? Jonny Murray pense que c’est «A». Et j’aurais choisi la même option si je n’avais pas jasé avec André Lachance. 

M. Lachance, un gars de Québec, est directeur du développement des affaires et des sports de Baseball Canada. Il a aussi été recruteur pour les Yankees, entraîneur-chef de l’équipe canadienne féminine de baseball et il sera le gérant de la première équipe de France de baseball féminin en vue des championnats d’Europe, entre autres. 

Mais André Lachance a aussi un rôle moins connu. Il fait partie d’un cercle d’une vingtaine de sommités canadiennes qui tentent de maintenir les fédérations nationales sportives à l’avant-garde de la science du sport et qui diffusent leur message par le biais de l’organisme Le sport c’est pour la vie. Il prononce des conférences un peu partout dans le monde et, ironiquement, ses conseils sont plus écoutés à l’étranger qu’ici, notamment chez les Scandinaves, qui trouvent toujours le moyen d’être en avance. 

Partisan de la première heure du mouvement «multisport», M. Lachance croit qu’on devrait encourager les jeunes à explorer une multitude de sports. Et il le répète sur toutes les tribunes : ceux qui ont pratiqué plusieurs disciplines sportives sont plus susceptibles d’avoir du succès plus tard dans le sport qu’ils ont choisi. Notamment parce que ça fait d’eux des athlètes plus complets. 

À son avis, les programmes sport-études, qui ont la cote au Québec, sont dépassés. 

«Ici, on est encore accroché au vieux modèle soviétique des programmes sport-études qui est à revoir complètement qui fait en sorte justement qu’on se spécialise beaucoup trop tôt», m’a-t-il dit.

«T’sais, on demande à un p’tit cul de sixième année, parce qu’il aime jouer au hockey, au baseball, au badminton : “ben, regarde, t’as un sport-études en secondaire 1 et tu vas jouer tous les après-midi pendant les cinq prochaines années de ta vie.” Qu’est-ce que tu penses qui arrive? Après cinq ans de secondaire, soit que le p’tit cul est écœuré parce qu’il n’a rien fait d’autre, soit qu’il a développé des blessures et il n’est plus capable de jouer à ce sport-là qu’il aimait.» 

Moi qui commençais à m’inquiéter que mes filles de 6 et 9 ans tardent à se brancher sur un sport, j’étais mûr pour une mise à jour factuelle. Voici quelques constats scientifiques* : 

› Les enfants qui se spécialisent dans un seul sport ont de 70 à 93 % plus de risques de se blesser que les jeunes qui pratiquent plusieurs sports. 

› Près de 70 % des enfants abandonnent un sport organisé avant 13 ans parce qu’ils n’ont plus de plaisir. 

› Un athlète qui se spécialise tôt ou qui fait partie d’une équipe d’élite ultra-compétitive est plus susceptible de souffrir d’épuisement ou d’abandonner le sport en raison du stress chronique, de microtraumatismes répétés et d’une perte de la motivation et du plaisir intrinsèques associés à son entraînement.

› Rien ne prouve la nécessité d’une spécialisation et d’un entraînement intensifs avant 13 ou 14 ans pour rejoindre l’élite dans la plupart des sports.

› Les enfants qui se spécialisent tôt dans un sport sont plus susceptibles d’être sédentaires à l’âge adulte. 

Bref, vaut mieux se méfier des enfants prodiges. Et de notre propension, aux parents et aux grands-parents, à vouloir faire d’eux des petits Tiger Woods. 

Ils nous remercieront plus tard. 

* Les sources scientifiques sont disponibles sur le site jouerplusdesports.activeforlife.com