Jean-Marc Salvet
Le premier ministre François Legault 
Le premier ministre François Legault 

Racisme: Legault bien placé pour faire bouger les choses

CHRONIQUE / Pas plus que dans le cas de Justin Trudeau, on ne peut douter de la volonté de François Legault d’engager résolument son gouvernement dans la lutte contre la discrimination et le racisme — même si ce dernier refuse d’employer le terme «systémique». C’est dresser un mauvais procès politique au premier ministre du Québec d’en douter.

En 2017, on pouvait à bon droit déplorer que son parti, alors dans l’opposition, et le Parti québécois aient tous deux mené une lutte acharnée contre ce mot pour des raisons en partie tactiques. Le mot «systémique» a fait les frais d’un contexte politique.

En soutenant haut et fort que le gouvernement de Philippe Couillard voulait instruire le «procès des Québécois» avec sa consultation sur la «discrimination systémique et le racisme», ces deux formations entendaient dresser celui des libéraux. Le gouvernement libéral était impopulaire chez les francophones. La Coalition avenir Québec et le Parti québécois se disputaient l’électorat.

On n’est certes plus en 2017. N’empêche qu’il ne sert à rien aujourd’hui de vouloir forcer le premier ministre François Legault à utiliser ce mot. Il ne le fera pas.

Il ne le fera pas, car il sait qu’il lui serait fortement reproché un changement de cap par les très nombreux citoyens qui refusent que le qualificatif «systémique» soit employé pour parler du racisme au Québec. Il ne veut pas entendre dire qu’il tenait des propos dans l’opposition pour gagner des points politiques et qu’il en tiendrait d’autres aujourd’hui parce qu’il est au pouvoir.

Sur la forme et sur le fond, M. Legault est donc en quelque sorte pris avec son discours général de 2017, qui était populaire.

Paradoxalement, c’est peut-être pour cette même raison qu’il est aujourd’hui bien placé pour faire bouger les choses. Plus que ne l’était Philippe Couillard en tout cas. 

Il sera mieux entendu et mieux compris que lui au moment de présenter des mesures concrètes.

Un aparté avant de poursuivre : pour justifier son refus d’employer le terme «systémique», M. Legault répète ne pas vouloir jouer sur les mots. Ironiquement, c’est ce qu’il fait en utilisant l’expression «évolution tranquille» pour exprimer que les choses doivent changer. Avec cette expression par ailleurs faiblarde, il est dans la communication politique. Il est dans les mots. Mais passons. C’est tout de même anecdotique.

On l’a écrit le 1er juin et on peut le répéter : ce que le premier ministre du Québec peut faire de mieux est d’agir. Et c’est ce qu’il veut s’employer à faire. Son gouvernement prépare un plan pour lutter contre la discrimination et le racisme.

Sans doute plus sensible, à l’instar de bien des citoyens d’ici et d’ailleurs, à ces maux depuis la mort de l’Afro-Américain George Floyd, François Legault ne voudra certainement pas passer à côté de l’occasion qui lui est offerte de faire progresser le Québec sur la voie de l’égalité.

Le rapport publié mardi par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse fournit de nouveaux arguments pour avancer résolument. La Commission (qui parle, elle, de «discrimination systémique») constate que les organismes publics du Québec ont enregistré trop peu de progrès dans la représentation des minorités visibles, des minorités ethniques, des Autochtones, ainsi que des personnes handicapées. (Elle note qu’il en est de même pour les femmes dans les fonctions de cadres et dans les métiers traditionnellement masculins.)

Justin Trudeau emploie volontiers et depuis longtemps le mot «systémique» sans pour autant avoir réellement agi pour lutter contre les discriminations et le racisme. La semaine dernière, l’Association des femmes autochtones du Canada rappelait son inaction depuis la présentation du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Lundi, M. Trudeau a estimé que les policiers devraient porter des caméras corporelles pour prévenir des gestes de discrimination à l’endroit des minorités visibles. François Legault n’écarte pas cette possibilité. Mais il est évident que ce témoin électronique ne pourrait être qu’une mesure parmi tant d’autres (si tant est qu’il s’agit d’un outil vraiment valable).

D’autres mesures souvent évoquées pour lutter contre les discriminations et le racisme reviennent dans l’actualité ces jours-ci. Quelques-unes témoignent malheureusement du long chemin qu’il restera encore à parcourir même après la mise en place d’un plan d’actions. Ainsi en est-il de celle que reprend le Parti québécois à propos des curriculum vitae anonymisés.

Des C.V. anonymes éviteraient qu’un candidat à un emploi soit écarté sur la seule base de son nom. Mais il faut bien voir que si elle est susceptible de corriger les conséquences de la discrimination basée sur l’origine, cette mesure ne corrigera en rien le fond du mal.

Des citoyens victimes de discrimination et de racisme devront impérativement participer à l’élaboration du plan dont parle François Legault. On évitera ainsi de trop s’attarder à la surface des choses. On ira davantage en profondeur.

Cela n’empêchera en rien les «solutions pragmatiques» prônées par M. Legault, lequel est désormais mieux positionné que quiconque dans le passé pour faire avancer au Québec les droits des personnes discriminées. C’est une occasion à ne pas rater.