Bien des députés composant l’actuelle Assemblée nationale emploieraient les mêmes mots que Jacques Chagnon a lancés en 2017, en pensant cette fois-ci à l’ex-premier ministre Jean Charest (photo). Eux aussi lanceraient «qu’on accuse ou qu’on s’excuse», bien que les motivations varieraient d’un groupe parlementaire à l’autre.

«Qu’on accuse ou qu’on s’excuse»?

CHRONIQUE / Il y a deux ans jour pour jour ce jeudi, le président de l’Assemblée nationale d’alors, Jacques Chagnon, souvent moqué pour ses voyages et ses plaisirs de table, avait lancé un tonitruant «qu’on accuse ou qu’on s’excuse» en plein Salon bleu. L’Unité permanente anticorruption (UPAC) avait interpellé quelques jours plus tôt le député libéral Guy Ouellette — devenu indépendant depuis.

Exactement deux ans plus tard, s’ils le pouvaient, bien des députés composant l’actuelle Assemblée nationale emploieraient les mêmes mots que Jacques Chagnon en pensant cette fois-ci à l’ex-premier ministre Jean Charest. Eux aussi lanceraient «qu’on accuse ou qu’on s’excuse», bien que les motivations varieraient d’un groupe parlementaire à l’autre.

Certains le feraient pour que M. Charest paie pour ses crimes, s’il en a commis; d’autres, pour que son honneur soit rétabli; d’autres encore, pour que cette histoire qui n’en finit plus de s’étirer cesse de contribuer au discrédit de l’UPAC. Cette affaire devenue saga court depuis des années sans aucun résultat.

Le chef libéral intérimaire, Pierre Arcand, et le premier ministre du Québec, François Legault, étaient au diapason cette semaine sur cette question. «Tout ce que je souhaite, c’est que les enquêtes finissent par aboutir», a affirmé le premier en voulant bien sûr dire «dans un sens ou dans l’autre».

«Je n’ai pas le droit de dire à l’UPAC quoi faire. Mais moi, comme tous les citoyens, je souhaiterais que cette enquête-là se conclue le plus rapidement possible», a pour sa part déclaré M. Legault.

L’enquête de l’UPAC sur Jean Charest est revenue dans l’actualité à la faveur de la sortie du livre PLQ inc. publié chez Les Éditions du Journal, de Québecor. Elle revient épisodiquement sur le tapis depuis des années.

Lourde responsabilité

La longueur de l’enquête de l’UPAC nous dit d’abord qu’il existe indéniablement un faisceau d’éléments pouvant raisonnablement laisser croire à des enquêteurs, ou ayant pu leur laisser croire, à la possibilité de déposer un jour des accusations contre M. Charest — ou contre l’ex-argentier du Parti libéral du Québec, Marc Bibeau.

Le fait que cette enquête traîne autant en longueur nous dit toutefois autre chose : même si des ralentissements ont découlé de procédures judiciaires parallèles, l’UPAC n’est pas parvenue à établir ou à réunir un ou des éléments probants pouvant servir contre l’ex-premier ministre Charest devant un tribunal — pour ne s’en tenir qu’à lui.

Cela étant, l’UPAC n’aura pas à s’excuser nécessairement, même si elle ne rassemble pas de preuves contre lui. L’ouverture d’une enquête ne mène pas toujours là.

Le corps policier aurait cependant à le faire s’il s’avérait que ce sont des dysfonctionnements internes qui ont contribué à faire traîner indûment les choses.

Et c’est là, à cette perspective, qu’on ressent un vrai trouble — sans compter celui ayant trait au financement des partis politiques québécois jusqu’à il y a quelques années, et singulièrement celui du Parti libéral du Québec. Car il n’y a plus de démonstration à établir sur la mise en place d’un système de «financement sectoriel» et l’existence de prête-noms. Tout cela a existé.

Là où des preuves doivent être rassemblées, c’est sur l’existence de liens entre ces éléments et l’octroi de contrats publics sous les gouvernements de Jean Charest — si tant est que de tels liens ont existé.

Le tout nouveau patron de l’UPAC, Frédérick Gaudreau, a une lourde responsabilité sur les épaules. S’il veut redorer le blason de son organisation, en pensant au futur plus qu’au passé, il devra bientôt dire publiquement si cette enquête est un échec et si elle a été menée pour rien. Et exonérer Jean Charest le cas échéant, entendu que toute enquête peut toujours être réactivée dès lors que de nouveaux éléments sont portés à la connaissance des policiers.

Si Frédérick Gaudreau ne profite pas bientôt du regard neuf qu’il possède et de l’autorité que lui confère le fait que sa nomination ait été approuvée récemment par l’Assemblée nationale pour tirer un trait de la sorte, on sera justifié de conclure que ses enquêteurs et lui-même ont encore de vrais espoirs de pouvoir aller plus loin. La nomination d’un nouveau patron à l’UPAC doit mener à cette croisée des chemins : que M. Gaudreau parle ou fasse déposer des accusations.