Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Les humains sont plus doués que les autruches pour faire l’autruche.
Les humains sont plus doués que les autruches pour faire l’autruche.

Qui fait l’autruche? Pas moi.

CHRONIQUE / Les autruches ne volent pas. Comme elles sont incapables de faire leur nid dans les arbres, elles pondent leurs œufs dans des trous qu’elles creusent dans le sol.

Pour s’assurer que leurs œufs sont chauffés uniformément, elles mettent parfois la tête dans le nid pour faire pivoter les œufs, ce qui donne l’impression qu’elles essaient de se cacher d’un prédateur. D’où l’expression — et le mythe — «faire l’autruche». 

C’est très injuste pour ce gros oiseau, car les humains sont bien plus doués que l’autruche pour faire l’autruche. 

Ils ignorent le voyant lumineux sur leur tableau de bord de leur voiture, repoussent le nettoyage de leurs gouttières, s’assoient tout croche sur leurs chaises de bureau, écoutent de la musique à tue-tête dans leurs écouteurs, dégarnissent leurs REER. 

Et un jour, tout bascule. La voiture tombe en panne, l’eau s’infiltre dans la toiture, le mal de dos les pourchasse, l’acouphène se pointe, la retraite est encore repoussée.  

L’économiste comportemental George Loewenstein, de l’Université Carnegie Mellon, a encapsulé l’expression l’effet de l’autruche (ostrich effect) pour désigner ce biais cognitif qui nous conduit à éviter les informations désagréables parce qu’on en appréhende les conséquences. 

Loewenstein a notamment collaboré à une étude qui a révélé que les investisseurs étaient plus susceptibles de vérifier la valeur de leurs portefeuilles boursiers lorsque les marchés étaient globalement à la hausse, mais moins susceptibles de le faire lorsque les marchés étaient stables ou en baisse.

Ce n’est pas votre genre? Vous affrontez toujours courageusement les nouvelles qui vous débinent? 

Possible. Mais sachez que l’équipe de la chercheuse Emily Ho de l’Université Northwestern a testé plus de 2300 personnes dans trois études, et a constaté que la plupart des gens évitent l’information qui leur est désagréable.

Vous pourriez vouloir tout savoir sur les conséquences d’un mauvais entretien de votre maison, mais sauter votre examen médical annuel. Vous pourriez vérifier vos dépenses chaque mois, mais refuser d’entendre les reproches de la personne qui dort à côté de vous la nuit. 

Dans une certaine mesure, nous pratiquons tous l’ignorance sélective. On a tendance à négliger ce qui nous rend inconfortables et nous fait sentir incompétent, expliquait récemment Mme Ho dans l’excellent balado Choiceology

Si, par exemple, un ami vous souligne que votre vélo est mal en point, mais que vous savez à peine gonfler vos pneus, vous risquez d’attendre un problème avant de le réparer. «Ah, pour le moment ça va, il roule encore très bien!», lui répondrez-vous.

Le même réflexe de l’autruche s’applique à la santé, aux finances, aux relations interpersonnelles, etc. Tout roule... jusqu’à ce que ça ne roule plus. Et, malheureusement, le coût de la réparation est souvent beaucoup grand que celui de l’entretien. 

La solution passe peut-être par une certaine confrontation avec soi-même. Pourquoi ne pas prendre un moment chaque semaine pour confronter ce que vous évitez, que ce soit de vérifier vos gouttières, faire le point sur votre niveau d’endettement ou d’amorcer une conversation difficile avec quelqu’un que vous redoutez? 

Comme pour les autruches, j’imagine qu’on respire beaucoup mieux une fois la tête sortie du trou. 

À propos des priorités...

J’ai eu beaucoup de courrier la semaine dernière à la suite de ma chronique sur les «priorités prioritaires». Je vous glisse ici le commentaire de Denis, qui a eu la gentillesse de me partager sa comparaison avec les jeux de poches. Voici un extrait : 

«Maintenant à la retraite, je suis devenu par circonstances mentor auprès de quelques jeunes gestionnaires... et les priorités prioritaires sont à mon avis le plus grand défi pour eux... et ce qui les stresse le plus.

L’image que j’emploie pour les aider est celle des 1000 points.

Vous vous souvenez sans doute du jeu de poches où il faut lancer des poches dans les trous dont les valeurs varient de 50 points à 1000 points. Eh bien, ce que je leur dis c’est la simple question suivante : quels sont les trous qui valent 1000 points..., si tu mets des efforts pour des activités qui valent des trous de 50 points, tu ne gagneras jamais la partie et tu mettras autant d’effort.»