L’administration Labeaume plaide l’intérêt économique du projet du Phare, ses qualités urbaines et l’attrait d’une image de marque et d’un signal fort à l’entrée de la ville.

Québec capitule

CHRONIQUE / La capitulation du maire Labeaume sur le troisième lien à l’est était le prix à payer pour que le nouveau gouvernement finance le tramway et reste bien disposé envers la capitale.

Cet «irritant» risquait autrement de teinter les relations entre la Ville et l’administration Legault.

«Le premier ministre s’est fait élire là-dessus. Il faut respecter ça. C’est son projet», a expliqué le maire.

Peut-être fait-il le pari que l’étude en cours sur le troisième lien finira par lui donner raison. En attendant, il abandonne le terrain de l’argumentation et lève le principal obstacle politique au projet de troisième lien.

Il deviendra difficile de reculer, même si l’étude devait démontrer que le projet n’a pas toutes les vertus que lui prête le gouvernement de la CAQ.

On aura pris acte que M. Labeaume n’est plus seul désormais à mener la parade dans la capitale.

Sa reddition coïncide avec l’ouverture au projet du ministre fédéral des infrastructures et l’adhésion du chef conservateur Andrew Scheer.

Les astres (et le désastre) sont désormais alignés en faveur du troisième lien.

Je ne parle pas ici des conséquences du projet, mais de l’absence de rigueur et de fondement scientifique dans les décisions publiques.

Les faits, les études en cours ou à venir, les avis d’experts et de chercheurs ne semblent plus compter. On décide à l’avance, sans avoir démontré l’utilité et le bénéfice pour la collectivité.

On surfe sur la pression populaire, les émotions et l’air du temps; on cède aux considérations tactiques, aux mirages et aux intuitions.

On fonce, droit devant. Ce qui presse, c’est de montrer qu’on bouge, ce qui évite d’aller fond des choses.

C’est anecdotique, mais j’ai peine à croire juste au hasard si depuis l’hiver, tous les élus et candidats de la CAQ que j’ai sollicités pour parler du troisième lien ont décliné.

Ils n’ont jamais dit non, mais n’ont jamais dit oui, ce qui revient au même. Jamais le bon moment. Encore la semaine dernière, trop tôt m’a-t-on dit. Ma demande tient toujours.

L’actualité des derniers jours à Québec illustre cette tendance à prendre des décisions hâtives sans attendre des arguments solides :

Troisième lien à l’est, Phare à l’ouest, relocalisation au sud du Salon de jeux. A-t-on à ce point perdu le nord?

La liste pourrait s’allonger longtemps: agrandissement du Port de Québec, nouvelles autoroutes, etc.

Troisième lien

L’élection de la CAQ a donné un élan et une légitimité politique au projet de troisième lien à l’est. Les questions et objections soulevées depuis le début sont cependant toutes là encore :

  • Quels voyageurs de Lévis auront intérêt à faire un (long) détour par l’île d’Orléans pour entrer au travail ou aller aux études à Sainte-Foy.
  • Bonne idée de penser à un transport structurant pour au troisième lien, mais je pose la même question: quels voyageurs prendront un transport collectif qui les obligerait à un détour par l’île d’Orléans?
  • La recherche montre que l’ajout de voies d’autoroutes ne règle pas la congestion et souvent l’aggrave. La lutte à la congestion est pourtant le principal argument d’un troisième lien à l’est. Est-ce que tous les experts se trompent?
  • Un troisième lien (à l’est) augmentera l’étalement urbain et la pression sur les terres agricoles.

Comment est-ce conciliable avec les valeurs d’urbanisme et de développement durable auxquelles on dit croire?

Le nouveau ministre des Transports, François Bonnardel, a annoncé qu’aucune décision finale ne serait prise avant trois ans.

Enfin un peu de sagesse. Cela donnera le temps de mieux documenter le projet et d’arriver, espérons-le, à une décision éclairée et qui aille vraiment dans l’intérêt public.

Relocalisation du salon de jeux

Le nouveau gouvernement veut sortir le Salon de jeux Loto-Québec de Fleur de Lys pour en faire (peut-être) un casino dans le Vieux-Québec ou à Sainte-Foy.

Il est tout à l’honneur du nouveau gouvernement de vouloir honorer ses engagements électoraux. Mais il faut aussi pouvoir démontrer un bénéfice collectif.

Deux arguments à l’appui du projet, le premier social, l’autre économique :

  • La recherche scientifique montre qu’un accès facile au jeu augmente le risque de dépendance, surtout dans les quartiers défavorisés (revenus et scolarité moindres).
  • Mieux vaut chercher l’argent dans les poches des touristes que chez des citoyens démunis.

Lorsque le Salon a déménagé à Fleur de Lys en 2014, la Direction de la Santé publique et le conseil de quartier de Vanier s’étaient inquiétés des impacts du jeu pathologique.

Depuis, personne n’a jugé utile de faire un suivi. À ce que je sache, aucune plainte ni indice que le Salon de jeux ait eu l’effet redouté.

Avant de penser déménager, d’autres faits et questions méritent aussi l’attention :

  • L’argent que les touristes dépenseraient au casino n’ira plus dans les restos et boutiques du Vieux-Québec.

Le temps passé dans un casino anonyme ne le sera plus dans les rues, places et attractions de Québec.

Est-ce la meilleure façon de valoriser les attraits et les charmes de Québec?

  • Un casino à Québec risque de signer l’arrêt de mort de celui de Charlevoix. Est-ce vraiment ce que l’on souhaite?
  • La grande majorité des clients du Salon de jeux y viennent en auto, ce qui suggère qu’ils n’habitent pas le voisinage immédiat.

Si le Salon déménage, les clients suivront en auto, à moins que la difficulté de stationner en ville ne les en dissuade.

  • La loi prévoit l’exclusion des machines de loterie vidéo dans un rayon de 2,3 km autour des casinos et salons de jeu.

Si le Salon déménage, cette zone va déménager aussi, ce qui ouvre la porte au retour des machines loterie vidéo dans les bars et restos de Vanier et Limoilou.

L’accès au jeu deviendra ainsi plus facile et la dépendance au jeu plus difficile à détecter que dans un Salon Loto-Québec où il y a du personnel formé.

Pourquoi les citoyens des quartiers dits défavorisés auraient-ils moins de droit que les autres de décider ce qu’ils font de leur argent?

Si le but est de les protéger contre eux-mêmes, faudra-t-il aussi bannir de leur voisinage la vente d’alcool, de tabac, de boissons sucrées, de patates frites et de billets de loterie parce la dépendance au loto, l’obésité et les maladies respiratoires y seraient plus grandes?

  • Si l’objectif est de réduire le jeu, il y a d’autres moyens que déménager : moins d’heures d’ouverture, pas de vente d’alcool, pas de promotions, etc. Est-ce vraiment ce qu’on demande à Loto-Québec? Percevoir moins d’argent?
  • Les lieux actuels semblent adéquats et d’importantes dépenses seraient nécessaires pour réaménager un Salon ou un casino en ville. Est-ce le meilleur usage de l’argent public ?

Le Phare

Je ne veux pas insister plus que nécessaire sur Le Phare dont on a beaucoup parlé déjà cette semaine.

Ici aussi se pose l’enjeu de la science et du bénéfice pour la collectivité.

L’administration Labeaume plaide l’intérêt économique du projet, ses qualités urbaines et l’attrait d’une image de marque et d’un signal fort à l’entrée de la ville.

  • L’argument économique est fragile. Que les pieds carrés soient empilés sur 65 étages ou éparpillés, ils rapporteront les mêmes taxes à la Ville et les mêmes impôts au gouvernement.

Concentrer les pieds carrés sur un îlot sensible à l’entrée de la ville entraînera des coûts publics importants d’infrastructures de transport et d’utilité publique. Un projet rentable pour la Ville?

  • La version actuelle du Phare est bien meilleure que la première mouture avec sa place publique et moins d’emprise au sol. Mais est-ce le modèle idéal pour un quartier? Pourquoi capituler et se contenter de moins?
  • Il y a nombre d’exemples d’immeubles dérogatoires par leur hauteur devenus des symboles et une fierté pour leur ville. Pas besoin de chercher loin. Pensez à l’édifice Price et au Château Frontenac.

Le Phare peut-il aspirer à cette éternité? Pas sûr, mais il y a ici une part de goûts.

Certains le trouvent magnifique. D’autres, dont je suis, désespérément banal et sans signature artistique distinctive.

Pas d’effet «wow» qui pourrait rendre plus acceptables les coûts, inconvénients publics et dérogations au zonage de 30 étages.

J’ai aimé cette lettre d’opinion d’une lectrice il y a quelques jours. Elle y recense des projets de tours en bois dans le monde, dont plusieurs très hautes. Elle en fait une suggestion pour Québec.

Je ne sais pas si un Phare en bois passerait mieux la rampe. Mais un Phare lourdaud aux lignes d’une autre époque ne la passe pas. Là-dessus, je ne capitule pas.