À une certaine époque, les femmes lavaient le linge à la main. Elles le frottaient sur une planche à laver puis elles le passaient dans le tordeur. Il tombait ensuite dans un plat d’eau froide, contenant du bleu à linge.

Quand tout le monde était zéro déchet

CHRONIQUE / Huit femmes avaient répondu à l’invitation de Jacinthe, récemment convertie au zéro déchet. Elle voulait connaître leurs trucs, du temps où il n’y avait pas de camion à ordures qui passait devant la maison.

Des trucs pour la bouffe, le lavage, le ménage.

Vous dire comment ça fait longtemps, ces femmes, qu’on appelait les maîtresses de maison, achetaient les biscuits et les bonbons en vrac.

— Vous vous rappelez des totons de négresse?

Pardon?

Jacinthe et moi on a sursauté quand la dame a posé la question, les autres se souvenaient toutes très bien de ce petit chocolat fourré en forme de cône. J’ai même essayé de googler ça pour voir de quoi ça avait l’air, aucune trace. J’ai trouvé des tétons de Vénus, ce qui n’est guère mieux comme nom de sucrerie.

C’était donc cette époque où on achetait des totons de négresse en vrac.

Deux pour une cenne.

C’était l’époque aussi où ne jetait à peu près rien, un genre d’eldorado perdu du mouvement zéro déchet. C’est pour ça que Jacinthe avait eu cette idée d’aller à la rencontre de ces femmes dans la résidence pour personnes âgées où elles habitent. «Je ne suis pas ici pour vous montrer des choses, mais pour apprendre.»

Les femmes trouvaient ça un peu curieux, mais elles se sont prêtées à l’exercice, répondant volontiers aux questions de Jacinthe.

— Est-ce qu’on parlait de pollution, à l’époque?

— Non, mon père chauffait au charbon. On n’a jamais souffert de ça.

Puis elles se sont rappelé, vaguement, un épisode de smog à Londres qui avait fait plusieurs morts, elles avaient lu ça dans les journaux. C’était en 1952, la capitale anglaise a été complètement étouffée du 5 au 9 décembre, on estime que plus de 10 000 personnes sont mortes du Grand smog dans les semaines et les mois suivants.

Les premières lois sur l’environnement ont été adoptées peu après.

— Les couches?

— C’était épouvantable, mais ça faisait partie du quotidien. J’ai eu quatre enfants en ligne, longtemps deux aux couches en même temps. C’était une méchante corvée!

C’était comme ça.

— Le papier de toilette?

— C’était des papiers journaux coupés en petits carrés. On ramassait le papier de soie des oranges, c’était plus doux.

Elles ont raconté la boulange, leur mère qui repassait le papier d’emballage des cadeaux quand il y en avait, les sacs de papier qu’elles récupéraient pour éponger l’huile de cuisson des beignes, le savon qu’elles fabriquaient avec «tous les gras qu’on avait» et avec de la cendre.

Les vêtements qu’elles confectionnaient avec les poches de sucre et de farine.

Elles ont expliqué à Jacinthe comment elles lavaient le linge pour qu’il soit toujours immaculé. «On passait le linge dans le tordeur, il tombait dans un plat d’eau froide, avec du bleu à linge dedans. Ça sortait blanc.»

Le bleu a disparu du commerce.

Je vous épargne les détails sur les «guenilles» qu’elles épinglaient dans leurs sous-vêtements, Jacinthe les a rassurées en leur disant qu’il existait aujourd’hui d’autres moyens de se passer de serviettes hygiéniques.

Une femme a lancé : «Je ne retournerais pas en arrière.» Une autre ne se passerait plus des essuie-tout. «Ma fille trouve que j’en prends trop.»

Ce qui ne les empêche pas de s’indigner, quand elles vont à l’épicerie, de la quantité ahurissante d’emballages. «Ça n’a pas de bon sens! Tout est emballé et réemballé!» Jacinthe a sorti de sa grande sacoche les sacs réutilisables qu’elle utilise pour les fruits, les légumes et le pain.

Et son bol rétractable pour ramener les restes au restaurant.

Je suis sortie de là en me demandant ce que Jacinthe allait retenir de tout ça, ce qu’elle allait bien pouvoir appliquer à sa vie, avec son boulot et ses enfants. Elle a déjà réduit sa production de déchets du quart, elle vise à se limiter à l’équivalent d’un pot Mason en une année.

Ce que j’ai retenu, c’est qu’il y a tout un univers entre Jacinthe et ces femmes, qui ont dû se débrouiller toute leur vie avec les moyens du bord. 

Le zéro déchet, elles l’ont subi. 

Jacinthe le choisit.

C’est toute la différence du monde.