Quelque 15 000 personnes vulnérables vivent dans ces résidences «intermédiaires» entre le domicile, l’hôpital et le CHSLD.

Préposés: deux poids, deux mesures

CHRONIQUE / «Le gouvernement abandonne 15 000 personnes vulnérables». «Manque scandaleux de considération». «Indécent». Les termes utilisés par l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec sont durs. Mais malheureusement, ils sont justifiés.

Trois ministres — Santé et Services sociaux, Aînés et Proches aidants, Travail, Emploi et Solidarité sociale — ont annoncé cette semaine un programme de bourses pour les préposés aux bénéficiaires. Québec offrira 2000 bourses de 7500 $ aux personnes qui suivront une formation de préposés et qui s’engageront à travailler deux ans dans un établissement public. 

L’idée est bonne, bien qu’il faudra plus qu’une bourse pour retenir les préposés si les conditions de travail ne sont pas à la hauteur dans deux ans. Mais le gouvernement pose des gestes et investit 15 millions $ pour attirer plus de préposés auprès des malades. Personne ne s’en plaindra.

Le hic est que le nouveau programme risque de dégarnir les ressources intermédiaires qui elles aussi doivent prendre soin de malades et de personnes vulnérables.

Ces résidences ont déjà du mal à recruter du personnel parce que le salaire qu’elles versent au préposé tourne autour du salaire minimum, alors que le secteur public offre 10 $ de plus l’heure. Si en plus une bourse de 7500 $ s’ajoute, le choix entre deux employeurs ne sera pas difficile à faire. 

Or, les quelque 1000 ressources intermédiaires (RI) sont bien utiles pour désengorger les urgences et pallier le manque de places dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). Quelque 15 000 personnes vulnérables vivent dans ces résidences «intermédiaires» entre le domicile, l’hôpital et le CHSLD.

Ce sont elles qui en payeront le prix si les RI perdent leur personnel ou peinent encore plus à recruter, estime la directrice générale de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec, Johanne Pratte.

Celle-ci se demande si les personnes vulnérables et les préposés dans les ressources intermédiaires valent moins que les personnes vulnérables et les préposés dans un CHSLD ou un hôpital.

Les RI représentent une économie pour le gouvernement. Héberger des aînés en perte d’autonomie ou des personnes avec un handicap physique ou une déficience intellectuelle dans ce type de résidence coûte à l’État 125 $ par jour, comparativement à 325 $ par jour dans un CHSLD, souligne Mme Pratte. 

Le nombre de personnes que les CISSS dirigent vers les ressources intermédiaires n’est pas en baisse, note cette dernière. Elle craint toutefois que certaines doivent abandonner leurs activités si Québec les vide de leur personnel.

Elle appréhende un roulement de personnel accru. «C’est désagréable pour une personne âgée quand le préposé qui l’aide à prendre son bain change constamment». Ça risque d’empirer.

L’Association a, jeudi, sollicité par lettre une rencontre dans les plus brefs délais avec la ministre des Aînés, Marguerite Blais. 

«Notre réseau est de plus en plus fragilisé et nous estimons qu’il devient de plus en plus indécent de maintenir les ressources intermédiaires dans une position de survie, alors que le travail effectué par les préposés aux bénéficiaires est équivalent, voire impliquant plus de responsabilités», écrivent Mme Pratte et le président du conseil d’administration, Michel Clair.

En conférence de presse mercredi, le ministre du Travail et de l’Emploi, Jean Boulet, a indiqué que les résidences privées pour aînés reçoivent de l’aide sous d’autres formes, notamment dans le cadre de la Grande corvée. 

Participer à une journée de recrutement dans le cadre de la Grande corvée où une ressource intermédiaire se retrouvera à côté du kiosque d’un hôpital ou d’un CHSLD qui propose 21 $ l’heure, ce n’est pas champion selon Mme Pratte. Son association souhaiterait avoir accès au programme de bourses et obtenir de l’aide pour faire du recrutement à l’étranger. 

Elle voit aussi des limites à un programme financé en partie par les partenaires du marché du travail visant à former des réfugiés, des personnes handicapées ou des gens présentement hors du marché du travail, afin qu’ils deviennent préposés aux bénéficiaires.

Mme Pratte n’est pas seule à pointer les faiblesses du programme gouvernemental. Des représentants syndicaux ont aussi exprimé des critiques. 

«La pénurie de main-d’œuvre n’est pas causée par les coûts de formation, mais plutôt par les conditions déplorables des travailleurs et des travailleuses», selon le syndicat des Teamsters, qui réclame un décret pour réduire la disparité entre le privé et le public.

Avec les négociations à venir, la population pourra voir jusqu’où le gouvernement de François Legault est prêt à aller pour améliorer le sort des aînés, des malades et des personnes qui prennent soin d’eux.