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Frédérick Lavoie
Le Quotidien
Frédérick Lavoie

Prendre maison

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CHRONIQUE / Le hasard a voulu que nous emménagions dans notre nouvel appartement de Bombay autour du 1er juillet. Par «hasard», j’entends : des rénovations qui devaient durer un mois et demi et qui en ont plutôt pris cinq en raison de la brutale seconde vague pandémique qui a déferlé sur l’Inde entre mars et juin. Durant plusieurs semaines, les mesures de confinement ont rendu impossibles l’achat de matériaux et la venue des ouvriers. En plus de ça, le virus a envoyé à l’hôpital mon beau-père entrepreneur, responsable des travaux, et ma belle-mère, qui a failli ne jamais en ressortir. Et comme si ce n’était pas assez, ma nièce de quatre ans a trouvé le moyen de se casser un bras.

Entre Saint-Henri-de-Taillon, Chicoutimi, Montréal et Bombay, Frédérick Lavoie s’est illustré au fil des ans par ses reportages et ses ouvrages publiés et primés. Né en 1983 à Chicoutimi et détenteur d’une maîtrise en journalisme international, il a commencé sa carrière comme stagiaire au Quotidien avant de faire sa route comme journaliste indépendant. Il a signé des reportages dans plus de 30 pays, en plus de quatre livres, dont «Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell», qui lui a valu un Prix littéraire du gouverneur général en 2018. Suivez-le à Bombay, chaque jeudi dans Le Quotidien.

Autant dire que le soulagement était grand quand nous avons enfin pu rassembler dans un même camion tous nos avoirs dans le sous-continent indien, entreposés au fil des ans et des déménagements dans les espaces de rangement trop rares et donc très précieux des membres de la belle-famille.

Pendant que Zeenat et moi faisions la chasse aux dernières poussières laissées par les ouvriers, à 11 700 kilomètres de nous, à Chicoutimi, mes parents propriétaires de logements tentaient de faire disparaître les traces des locataires sortant•es pour que les entrant•es puissent investir les lieux de leur propre idée d’un chez soi.

Comme des dizaines de milliers de Québécois•es qui ont participé à cet étrange rituel annuel du jour du déménagement — unique au monde semble-t-il —, je me retrouve ainsi ces jours-ci à apprivoiser une nouvelle demeure, un recoin après l’autre. Après avoir passé ma vie d’adulte à être inattentif et indifférent à la couleur des murs des chambres que j’ai occupées dans différents pays, j’habite maintenant un lieu que j’ai contribué à imaginer dans les moindres détails. Un lieu qui, forcément, me ressemble.

Durant longtemps, j’ai résisté aux enracinements. Mon regard se portait plus facilement vers l’extérieur, l’étranger, l’autre, l’inconnu, le ce-qui-n’est-pas-moi. Je ne rejetais ni mes racines de bord de fjord ni celles temporaires que j’avais prises à Moscou, Bombay ou Chicago. Elles ne m’apparaissaient toutefois jamais suffisantes pour mon plein épanouissement. Pour avoir l’impression d’aller quelque part, il me fallait aller n’importe où, bouger constamment, déplacer de l’air.

Ce mode de vie a façonné la personne que je suis aujourd’hui. N’empêche, dans les moments d’épuisement, dans les moments plus sombres, il m’arrivait de me sentir comme un requin, condamné au mouvement pour éviter l’asphyxie.

J’ignore encore si cette condition est une maladie ou une force existentielle que je me dois d’entretenir au risque de m’éteindre à petit feu. Ce que je commence à comprendre par contre, c’est que le voyage et la découverte ne sont pas toujours affaire de déplacement, comme l’absence de contraintes n’est pas toujours synonyme de liberté.

En quinze ans comme journaliste pigiste, je n’ai jamais disposé d’une tribune régulière dans aucun média. Je n’en ai pas vraiment cherché non plus. Mes collaborations ont toujours été ponctuelles, c’est-à-dire incertaines, toujours à négocier. Cette précarité, financière, mais aussi créative, est un choix qui m’a poussé à constamment me réinventer et à ne prendre la parole que lorsque je savais pouvoir convaincre de la pertinence de ce que j’avais à raconter. Mais cette apparente liberté a une contrepartie. Elle oblige à se plier à chacun de ces éternels recommencements aux attentes et aux formats des autres, ce qui empêche de se sentir tout à fait chez soi dans ses propres textes.

C’est donc avec un profond enthousiasme que je prends maison dans cette chronique hebdomadaire sur les écrans du Quotidien, le journal de mes racines, celui que j’ai lu en grandissant et où j’ai fait mes premiers pas en tant que journaliste. J’y emménage avec un désir ardent d’explorer les possibilités qu’offre une page blanche régulière pour raconter notre monde à travers les petites histoires dans la grande, la vie des autres et la mienne, nos différences et ce qui nous unit, de Bombay à Saint-Henri-de-Taillon.