Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Reconnaître un problème exige implicitement une solution. Et on ne se sent pas toujours la force de le confronter. L’ennui, c’est que plus on attend, plus on continue de souffrir...
Reconnaître un problème exige implicitement une solution. Et on ne se sent pas toujours la force de le confronter. L’ennui, c’est que plus on attend, plus on continue de souffrir...

Pourquoi vos problèmes se répètent

CHRONIQUE / Un midi de l’été, vous piqueniquez avec un ami au bord d’une rivière. Soudainement, vous entendez un cri en provenance de l’eau. Un enfant est en train de se noyer. 

Instinctivement, votre ami et vous plongez dans la rivière et nagez jusqu’à l’enfant, puis vous le ramenez jusqu’au rivage. À peine avez-vous eu le temps de reprendre votre souffle que vous entendez un autre appel à l’aide. 

Votre ami et vous replongez dans la rivière et sauvez un autre enfant. Et puis un autre enfant passe près se noyer... et un autre... et un autre. Soudain, votre ami sort de l’eau et semble vous laisser seul derrière lui. 

«Où tu vas?!» demandez-vous à votre ami. «Je m’en vais en amont pour m’occuper du gars qui lance tous ces enfants dans la rivière».

***

Cette parabole de santé publique est attribuée à l’activiste américain Irving Zola. Je l’ai traduite et adaptée un peu pour cette chronique. Je suis tombé dessus récemment dans le livre Upstream: the quest to solve problems before they happen (En amont : la quête pour résoudre les problèmes avant qu’ils surviennent, pas encore traduit en français), de Dan Heath. 

Publié juste avant la pandémie, ce livre pose plusieurs questions fascinantes. Comment peut-on empêcher un problème récurrent de se répéter? Ou, encore mieux, éviter qu’il survienne? En s’attardant aux causes plutôt qu’aux symptômes. En remontant la rivière. 

Mais on ne parlera pas aujourd’hui de COVID-19 ou de santé publique, mais de vous, individuellement. Pourquoi est-ce si difficile de prévenir plutôt que de guérir au quotidien? Pourquoi les gros problèmes ou les petites irritations reviennent sans cesse pourrir votre vie? 

Dan Heath, qui est associé à l’Université Duke et était auparavant chercheur à la Harvard Business School, a quelques idées là-dessus. Il a écrit plusieurs autres livres fascinants sur la psychologie et le monde du travail avec son frère, Chip Heath, dont certains ont été traduits en français. Mais cette fois, Dan a écrit en solo, et il met le doigt sur trois barrières qui nous empêchent de réfléchir en amont. 

La première est ce qu’il appelle l’«aveuglement aux problèmes». À force de vivre une situation difficile, on peut finir par s’y habituer, et à ne plus la considérer comme un problème, même si elle nous fait souffrir.

Il y a un tas de chums ou de blondes, par exemple, qui subissent les agressions verbales de leurs partenaires plusieurs fois par semaine. Ils se font insulter, dénigrer, humilier, mais ils ne protestent pas. C’est devenu leur normalité. Or, «quand on ne voit pas un problème, on ne peut pas le résoudre, écrit Dan Heath. Et cet aveuglement peut créer de la passivité même face à d’énormes blessures.»

Mais c’est plus facile à écrire qu’à faire. Reconnaître un problème exige implicitement une solution. Et on ne se sent pas toujours la force de le confronter. L’ennui, c’est que plus on attend, plus on continue de souffrir... 

La deuxième barrière, c’est le «manque de responsabilité». Quand on pense que le problème appartient à quelqu’un d’autre, on ne prend pas les moyens pour que ça change. Par exemple, un ado tanné de manger les repas insipides de ses parents se contente de se plaindre, alors qu’il pourrait lui aussi cuisiner et contribuer à la liste d’épicerie. 

Enfin, la troisième barrière, c’est la vision en tunnel. Quand les gens jonglent avec beaucoup de problèmes en même temps, ils ne cherchent plus de solutions et se contentent d’éteindre les feux. 

Mettons que votre maison est encombrée, mais que vous êtes toujours débordé avec le travail et la vie de famille. Vous rangez du mieux que vous pouvez et vous faites un blitz chaque fois que la visite arrive. Sauf qu’au quotidien, les objets continuent à vous tomber dessus quand vous ouvrez les placards qui débordent. 

Pour sortir du tunnel, pas le choix, il faut un peu de lousse — une réserve de temps et de ressources qui sont dévouées à la résolution du problème, note Dan Heath. Dans le cas de l’encombrement, cette réserve vous permettrait notamment de réfléchir à votre système de rangement et de vous attaquer enfin à un grand tri de vos gugusses. 

Une fois ces trois barrières psychologiques levées, vous pouvez commencer à prévenir au lieu de guérir. Pourvu que vous ayez un peu de lousse... 

Parlant de lousse, je pars en vacances. On se revoit dans trois semaines. Vous me verrez peut-être sur le bord d’une rivière. Ou en amont.