La bonne pratique voudrait que les médias s’abstiennent de diffuser des images de violence ou de ce qui est morbide, «sensationnaliste» ou générateur d’angoisse. Pourtant, on revoit depuis plus de 50 ans les images sensationnelles et troublantes de la mort violente en direct de John F. Kennedy.

Pourquoi montrer des images?

CHRONIQUE / Aucun média sérieux n’a le goût de diffuser les images intégrales de la tuerie de la Grande Mosquée de Québec captées par des caméras de surveillance.

Et je suis convaincu qu’à peu près personne d’entre vous n’a le goût de voir ces images à la télé ou sur nos supports électroniques.

On a l’impression d’en savoir assez long sur l’horreur de ce soir-là sans qu’il soit besoin d’en enfoncer les images, seconde par seconde, dans l’imaginaire collectif. 

La Couronne, les avocats d’Alexandre Bissonnette et la communauté de la mosquée s’opposent d’ailleurs à leur diffusion. 

Des témoins experts de la Couronne ont fait valoir que cela aurait un effet traumatisant, «cruel et inhumain» sur les victimes et leurs familles. Que cela pouvait inciter à la vengeance ou avoir un effet de contagion (copycat) pouvant mener à d’autres tueries de masse.   

Ils ont plaidé le risque que ces images soient utilisées à des fins de propagande par des djihadistes, néo-nazis ou autres groupes extrêmes une fois qu’elles auront pris le chemin d’Internet.

Cela pose un enjeu «d’ordre public» et de «paix sociale», croient-ils avec raison.  

L’effet de contagion est documenté pour les suicides, ce qui a mené les médias à plus de retenue. 

On sait maintenant qu’avant la tuerie de la Grande Mosquée, l’auteur a consulté plus de 200 fois des images de celle survenue dans une église de Charleston, sans parler de Polytechnique. Cela renforce la thèse du risque de contagion.

LIRE AUSSI: L'ordinateur d'Alexandre Bissonnette en dit long

Il y a aussi un débat dans le métier de journaliste sur le risque de glorifier des «anti-héros» en les nommant, en faisant leur portrait et en montrant les images de leurs réussites «exceptionnelles».

D’autres arguments de la Couronne sont moins convaincants. Celui voulant que la diffusion d’images seraient une profanation du lieu sacré qu’est la mosquée.

Peut-être, mais le Centre culturel islamique de Québec a lui-même ouvert ses portes au lendemain de la tuerie pour montrer le sang sur le tapis et les trous de balles dans les murs.

Malgré les risques connus ou appréhendés, un groupe de médias, dont Le Soleil, demande pourtant à pouvoir diffuser des extraits vidéo de la tuerie.

Le juge François Huot de la Cour Supérieure doit rendre sa décision mercredi matin. 

Je n’ai pas vu les images que les médias voudraient avoir la permission de diffuser. 

J’ai compris qu’on n’y voit pas la mort en direct ni les visages des victimes et des survivants, mais il ne peut s’agir que d’images percutantes et troublantes.

Pas les plus violentes, on s’entend, mais pourquoi tant tenir à diffuser des images? Il y a ici aussi de bons arguments.

1. Le caractère percutant et troublant d’une image ou le traumatisme qu’on craint d’ajouter aux victimes ne peut être le seul critère pour évaluer l’intérêt public à diffuser. Il ne s’agit pas de minimiser ce traumatisme, mais à ce compte, tout procès en cause aux victimes et familles.

La bonne pratique voudrait que les médias s’abstiennent de diffuser des images de violence ou de ce qui est morbide, «sensationnaliste» ou générateur d’angoisse.

Sauf qu’il arrive que ces images soient utiles, voire essentielles à la compréhension d’une information. 

On revoit depuis plus de 50 ans les images sensationnelles et troublantes de la mort violente en direct de John F. Kennedy. Un meurtre. 

Personne ne s’en scandalise car ces images ont «fait l’histoire» et permis d’éclairer (mais pas tant que ça) le débat sur la présence d’un deuxième tueur.

2. Cela mène à cet autre argument des médias sur l’utilité publique des images de la tuerie pour mieux comprendre ce qui s’est passé et apprécier éventuellement la justesse de la peine qui sera imposée à M. Bissonnette.

La Couronne croit possible de servir l’intérêt public autrement. En permettant par exemple aux journalistes de décrire oralement ou par écrit les images de la tuerie.

Beau sujet de débat. 

On accepte chaque jour que la plupart des informations livrées au public par les médias passent à travers le «filtre» ou le «biais» des journalistes professionnels. 

Est-ce essentiel ici que le public voie lui-même des images pour pouvoir se faire sa propre idée? 

3. Il y a une question de principe: la justice doit être transparente et l’accès à l’information, le plus large possible. Libre ensuite à chaque média de décider de ce qu’il diffuse.

La crainte que des images soient utilisées avec malveillance dans Internet ou les réseaux sociaux ne doit pas priver les médias (et le public) du droit à l’information. Beau débat ici encore.

***

J’ai été étonné et pour tout dire, déçu d’entendre le porte-parole du Centre culturel islamique de Québec, M. Boufeldja Benabdallah, dire au sortir de l’audience qu’il craignait pour les relations futures entre sa communauté et les médias. 

Visiblement irrité et troublé, Benabdallah répétait que les médias veulent diffuser les images les plus dures de la tuerie, même si les faits disent le contraire. 

Les relations médias communauté islamique, jadis minimales, se sont beaucoup améliorées depuis la tuerie. 

Ce serait triste de nourrir l’animosité des siens et de tout saboter pour un malentendu. Car j’ose espérer qu’il s’agit d’un malentendu.