L’immense majorité des clients arrivent au Salon de jeux de Québec en auto, ce qui suggère qu’ils n’habitent pas le voisinage immédiat. Ou qu’ils vont continuer à prendre leur auto si jamais on déplace le Salon.

Pourquoi déménager le Salon de jeux?

CHRONIQUE / On s’est tous demandé cette semaine d’où sortait cette promesse de la CAQ de fermer le Salon de jeux de Fleur de Lys pour le reloger dans un quartier touristique et en faire un casino.

N’y a-t-il pas à Québec d’autres priorités plus prioritaires? 

Voici des années qu’on n’entend plus personne demander un casino pour Québec. Le dernier a été le chef Konrad Sioui (2014). 

Et même si Loto-Québec consentait à un casino «touristique» au centre-ville ou dans Sainte-Foy, il faudrait se demander ce qu’il y a vraiment à y gagner.

L’argent des touristes n’est pas plus élastique que le nôtre. Ce qui serait dépensé dans un casino ne le sera pas dans les boutiques, restos ou autres divertissements.

Depuis 2014, je n’ai entendu personne demander la fermeture du Salon de Fleur de Lys ou dénoncer des problèmes sociaux nouveaux ou amplifiés par ce Salon.

La direction de la Santé publique s’était inquiétée à l’époque de l’ouverture d’un salon à l’Hippodrome, puis de son déménagement à Fleur de Lys.

Elle n’a cependant pas jugé utile de faire de suivi depuis. 

On maintient le postulat théorique sur le risque des salons de jeux dans les quartiers défavorisés. Rien n’indique cependant que le Salon a aggravé le problème de jeu pathologique.

Le conseil de quartier de Vanier, qui s’en était inquiété aussi, n’a pas mis le sujet une seule fois à son ordre du jour depuis 2014. 

M. Mulopo Nzam Bakombo, qui siège au conseil depuis deux ans, ne voit «pas de problème» avec le Salon de jeux. Au contraire, perçoit-il, cela «fait partie du divertissement» dans le quartier. 

Loto-Québec rapporte que 1347 personnes éprouvant un problème de jeu ont demandé à s’autoexclure du Salon de Québec en 2016-17. Je n’ai pas pu avoir la comparaison avec l’époque de l’Hippodrome.

Loto-Québec a par ailleurs fait un suivi auprès de 282 joueurs en difficulté, mais refuse de dire combien pour le Salon de Québec. 

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La littérature scientifique a depuis longtemps montré des liens entre l’accessibilité facile au jeu et les problèmes de dépendance. 

Le risque est plus élevé dans les quartiers défavorisés, où le niveau de revenus et de scolarité est plus faible. 

De là l’idée de déplacer le Salon de jeux pour aller chercher l’argent dans les poches de touristes plutôt que dans celles de personnes vulnérables.

Le motif semble valable, mais nous laisse avec plusieurs questions troublantes. Plus on y pense, moins le projet résiste à l’analyse.

1. Va-t-on fermer le Salon de jeux de Fleur de Lys et payer pour le reloger sans meilleure preuve ou indicateur d’un dommage social réel?

2. L’immense majorité des clients arrivent au Salon en auto, ce qui suggère qu’ils n’habitent pas le voisinage immédiat. Ou qu’ils vont continuer à prendre leur auto si jamais on déplace le Salon.

3. Une zone d’exclusion de 2,3 km a été créée autour du Salon de jeux pour les appareils de loterie vidéo, de façon à ne pas surcharger l’offre dans le quartier. 

Si le Salon est déplacé, la zone d’exclusion le sera aussi, ce qui permettra le retour d’appareils de loterie dans des bars, restos ou établissements de Vanier et de Limoilou.

L’accès au jeu sera maintenu et peut-être même facilité. Sans compter la difficulté accrue de déceler les joueurs en détresse si les machines sont éparpillées. 

4. Les citoyens des quartiers dits défavorisés ont-ils le même droit que les autres de choisir ce qu’ils font de leur argent et de leur temps? S’il leur plaît d’aller au Salon de jeux, est-ce à d’autres de décider à leur place? 

5. Veut-on réserver l’accès «facile» au jeu aux seuls quartiers plus favorisés sous prétexte de protéger les plus vulnérables contre eux-mêmes? 

Selon cette logique, va-t-on bannir des quartiers dits défavorisés la vente de boissons sucrées, de patates frites, de crème glacée ou de cigarettes parce que le taux d’obésité ou de tabagisme y est plus élevé?

6. Si l’objectif est de lutter contre la dépendance au jeu, il y a d’autres moyens : réduire les heures d’ouverture, ne pas vendre d’alcool, rendre le jeu moins attrayant, etc.

Cela nous renvoie cependant à la grande contradiction de Loto-Québec (et de la SAQ) : aller chercher le plus d’argent possible tout en plaidant la modération. 

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J’ai vu dans le projet de casino de la CAQ le même fantasme que dans celui d’un troisième lien : la quête d’un raccourci vers le bonheur. 

On tire le bon numéro et hop, d’un coup de pensée magique, on change le monde pour les citoyens et la ville. Bye bye boss, bye bye trafic, bye bye les problèmes sociaux. Trop facile.

UN RACCOURCI VERS LE BONHEUR

Des ados de 60 à 80 ans, perdus dans l’écran de leur loterie vidéo comme les plus jeunes dans leurs cellulaires ou leurs PC. 

Le regard absorbé, le doigt frénétique sur le piton, la sacoche sur les genoux et la main gauche sur le café dans un verre de carton. Ils jouent.

L’espoir déboule en rangs serrés. Diamants, piques, cœurs, lingots d’or, princesses, animaux. Toutes les figures sont bonnes pour nourrir le rêve.

Le débit est si rapide que j’ai mal au cœur juste à regarder de loin. 

En ce mercredi matin ensoleillé, ils sont des centaines dans l’ombre du salon de Fleur de Lys. 

À l’œil, des femmes et des hommes en nombre égal. Pas de discrimination. Tous ont ici des chances égales de se faire plumer par la machine.

À force d’entendre parler des risques, on en finit par croire que chaque client est une victime en route pour la détresse.

La réalité est différente. 

Il y a là beaucoup d’habitués, mais aussi des dilettantes, des novices émoustillés par leur première fois, des occasionnels venus seuls, en couples, ou entre amis, des curieux. 

Loto-Québec a déroulé pour eux un tapis rouge; enveloppé les colonnes de lumière blanche; accroché des boules en miroir au plafond et des écrans de sport sur les murs. 

Pas de glamour ostentatoire, mais assez de chic pour faire impression. 

Des employés en uniforme rouge et noir poussent des chariots à café entre les machines. 

J’ai croisé deux dames, ex-professeurs au primaire à Beauport, qui avaient déjeuné à côté avant d’arriver au Salon. 

Celle dont c’était l’anniversaire avait dû insister.

— Tu ne vas pas me traîner là, avait résisté la seconde, qui n’avait jamais mis les pieds au Salon de jeux. 

Cinq dollars chacune, pas plus, avaient-elles convenu. Elles en mettront chacune 20. 

La jubilaire a tiré la bonne machine au bon moment : 400 $. Elle a encaissé son gain et elles sont reparties au bout d’une trentaine de minutes avant que la chance change d’idée.

— Pas une bonne journée? 

Le couple s’est retourné en entendant ma question.

— La machine ne paie pas, jette l’homme, dépité.

— Quand on a du fun, c’est toutes des bonnes journées, corrige sa conjointe.

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«Rendez-vous disco le jeudi», dit l’affiche au-dessus du plancher de danse. 

Loto-Québec multiplie les activités et promotions pour ajouter à ses succès de fréquentation (+ 143 %) et de revenus (+ 119 %) depuis 2014.

Sur la page d’accueil du site Internet, une image de jeunes adultes en liesse sous une pluie de confettis. On cible pour les fins de soirée et les fins de semaine une clientèle plus jeune et branchée que celle des jours de semaine. 

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Je l’ai remarquée devant sa machine au fond de la salle. Un profil atypique pour l’heure du jour. 

Une jolie blonde, sexy, beaucoup plus jeune que la moyenne des clients du moment. 

Elle textait sur son cellulaire. Je n’avais jusque-là vu personne encore au Salon avec un cellulaire.

Elle a calé deux grandes bières à l’heure où tout le monde était au café. 

D’où arrivait-elle ce matin-là et à quel jeu était-elle venue jouer? Cherchait-elle elle aussi un raccourci vers le bonheur? J’avais ma petite idée, mais elle a disparu avant que je puisse lui poser la question.