Le Phare passerait inaperçu dans la forêt de New York, de Hong Kong ou de Toronto. Mais pas à l’entrée de Québec où il s’imposera à des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes des deux rives, qui le verront de leur résidence ou lors de leurs déplacements.

«Pour 100 ans à l’avoir dans le front»

CHRONIQUE / Le promoteur Michel Dallaire n’a pas cherché à éluder le principal enjeu de son projet de Phare: l’impact sur le paysage.

«Si tu te trompes, tu l’as pour 100 ans dans le front», a-t-il expliqué aux citoyens venus assister à ses présentations publiques, la semaine dernière. On ne saurait mieux dire.   

Des citoyens s’inquiètent aussi de l’impact du projet sur la circulation, de l’ombre dans le voisinage, du confort de la place publique au pied des tours, du danger de tuer le marché de Québec avec un si gros projet, etc. 

D’autres s’inquiètent aussi de la parodie de démocratie que sera la «consultation» publique de l’automne prochain sur un changement de zonage pour le Phare auquel le maire a déjà donné sa bénédiction.

Ce sont de bonnes questions et il y en a d’autres, mais aucune n’est plus lourde de conséquences que celle du paysage.

M. Dallaire en est conscient et c’est pourquoi il veut continuer à «améliorer son projet». Depuis la première mouture de l’hiver 2015, le projet a changé pour le mieux.

Les liens avec le voisinage sont plus fluides, la place publique a gagné en ampleur, on a fait plus de place à la culture et à l’animation. Les architectes ont affiné le design des façades et revu l’orientation des tours. 

Le résultat reste cependant très incertain. Je trouve encore ces tours lourdes, massives et sans véritable personnalité. 

Rien de la légèreté, de l’élégance et de l’audace qu’on voit parfois ailleurs. Rien qui puisse en faire une signature distinctive pour Québec.

Avoir la plus haute tour à l’est de Toronto sera une distinction bien inutile si l’architecture n’est pas à la hauteur.

Il n’y a pas de critères absolus en cette matière et le promoteur a raison de dire que ça devient une question de goûts.

C’est vrai de tout immeuble. On aime, on n’aime pas ou on est indifférent. 

C’est un moindre mal pour un bâtiment de deux étages sur une rue anonyme. Les voisins peuvent en souffrir, mais le dommage reste limité. 

C’est autre chose pour une tour de 65 étages. 

Le Phare passerait inaperçu dans la forêt de New York, de Hong Kong ou de Toronto. Mais pas à l’entrée de Québec. On parle d’une tour incontournable qui s’imposera à des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes des deux rives, qui le verront de leur résidence ou lors de leurs déplacements.

Si le Phare est moche, ça risque de faire beaucoup de monde de mauvaise humeur chaque matin et chaque soir, pendant 100 ans. 

On ne voudrait pas se réveiller un jour et regretter le paysage d’avant, aussi dépouillé et imparfait soit-il.

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Le promoteur avait de bons arguments pour contrer l’inquiétude sur la capacité de Québec à absorber le projet du Phare.

Pris séparément, les volets commercial, bureau, résidentiel et hôtelier sont de «petits» projets pour Québec, a-t-il plaidé. J’aurais plutôt dit «moyens».

La particularité du Phare est d’empiler ces projets plutôt que de les juxtaposer, a-t-il expliqué. Autrement, on n’en parlerait pas.

Il a donné l’exemple du projet de 600 logements en chantier sur l’ancien site du marché de Ste-Foy. Le double des logements prévus dans la grande tour du Phare. Personne ne s’est inquiété de l’impact dans l’économie locale. Même chose pour le bureau et pour l’hôtel. Québec peut en accueillir un de plus.

Il venait de marquer des points.  

Reste qu’avec trois autres tours à venir sur le même îlot, il y aura une concentration de pieds carrés qui aurait pu servir à combler d’autres vides sur le plateau de Ste-Foy ou ailleurs en ville.

Cet appétit du promoteur pour les pieds carrés (et la rentabilité) n’est sans doute pas étranger à sa difficulté à dessiner autre chose que des immeubles lourds.  

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La réponse du promoteur fut moins convaincante sur la question de la place publique au pied des tours.

Il nous a montré de beaux dessins d’artiste avec plein de vie, hiver comme été, mais il reconnaît ne pas savoir encore comment il pourra la mettre à l’abri du vent, condition nécessaire pour que résidents et visiteurs aient de goût de s’y asseoir. 

M.Dallaire continue par ailleurs d’évoquer le modèle du Rockefeller Center de New York. Un bel exemple, mais il faut comprendre que le succès de cette place célèbre lui vient de son ouverture sur la 5e Avenue, très fréquentée par les piétons.

Étant situé à l’extrémité du boulevard Laurier, le Phare ne pourra jamais «intercepter» de piétons et il devra générer lui-même son achalandage. Un gros défi dans un secteur naturellement venteux et inhospitalier, à l’entrée des autoroutes. 

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Il est rare qu’un promoteur aille ainsi à la rencontre des citoyens et prenne deux soirs durant, le temps de répondre avec patience et gentillesse à leurs questions. 

Légalement, rien ne l’y obligeait. Ça mérite d’être souligné. On pourrait souhaiter que d’autres promoteurs en fassent autant pour améliorer la qualité et l’acceptabilité sociale de leurs projets.

M.Dallaire n’avait pas réponse à toutes les questions. Celles sur le transport par exemple, qu’il continue de pelleter dans la cour de la ville.   

Mais une discussion publique, même incomplète, est préférable aux tractations occultes qui avaient caractérisé la naissance de ce projet.

Pendant la discussion publique sur le programme particulier d’urbanisme (PPU) du plateau Sainte-Foy, le Groupe Dallaire s’était fait prendre à échanger en coulisses avec des fonctionnaires de la ville pour demander des modifications.

Le Commissaire au lobbyisme lui avait alors reproché de ne pas avoir été inscrit au registre des lobbyistes.

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Je reviendrai éventuellement sur ce PPU de Sainte-Foy que la ville prévoit amender à l’automne pour permettre le projet du Phare. 

Peut-être avez-vous comme moi le sentiment que les dés sont pipés.  

Ça fait une raison de plus pour souhaiter que la tour, si tour il doit y avoir, ne nous fera pas regretter de l’avoir dans le front pour 100 ans.