Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Même un peu défiguré, ce petit coin du monde, c’est encore le plus beau.
Même un peu défiguré, ce petit coin du monde, c’est encore le plus beau.

Pis toi, ton orage?

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / L’application météo n’annonçait pourtant rien de menaçant vers 15 h, mardi après-midi. Dans la fenêtre du salon, le ciel commençait à noircir, mais la Sainte-science de mon téléphone portable avait quand même réussi à me convaincre que cet orage, il allait passer ailleurs qu’au-dessus de nos têtes. Au point où j’ai pris le temps d’arroser le jardin pour ne pas qu’il manque d’eau... tsé!

C’est décidé, cette application, elle va terminer sa vie dans la corbeille virtuelle d’Apple! Elle ne me sert plus à rien. Revenons à la bonne vieille technique du pif dehors qui, au simple son du vent qui vire les feuilles des arbres à l’envers, sait très bien que quelque chose se prépare. À l’oeil si aiguisé de feu Mamie qui, en levant les yeux au ciel, disait toujours: «Oh, c’est noir, mimi! Mais c’est noir». On savait alors que l’orage arrivait. Une science infaillible, bien plus fiable que tout ce que vous téléchargerez sur l’Apple Store.

Ce qui nous est tombé dessus mardi après-midi, on va s’en rappeler longtemps. Tentant d’une main d’essuyer les larmes de la plus jeune qui était convaincue que la maison allait s’envoler, et de l’autre de manier la spatule pour décoller du plafond le chien qui a fait le saut de sa vie.

Même si Environnement Canada qualifie le phénomène de rafale, plusieurs ont dû craindre à un certain moment la tornade, le cyclone. Des airs d’apocalypse pendant les quelques secondes où ce mur d’eau s’est abattu, où la foudre a noirci et transpercé d’énormes arbres, où les sous-sols d’écoles, de bureaux et de résidences ont commencé à se remplir d’eau, où le vent a emporté avec lui des milliers de branches... et la commodité de cette essentielle électricité dont on ne veut jamais se passer.

Il n’y avait rien d’ordinaire au phénomène météorologique qu’on a pu voir là. Parlez-en à ces automobilistes qui ont dû s’extirper de leur véhicule avec de l’eau pratiquement jusqu’aux épaules sous les quelques viaducs de la ville.

Parlez-en à ces deux jeunes femmes dans le secteur Cap-de-la-Madeleine qui ont vu la totalité de leur logement être saccagé par l’eau qui s’est engouffrée par la porte-patio qui venait de voler en éclat. Parlez-en au Domaine Scout de Saint-Louis-de-France, qui estime qu’à leur petite équipe, il faudra de deux à trois ans avant de remettre les lieux en état, et qui sollicite aujourd’hui vos bras pour sauver la saison qui s’annonçait pourtant joyeuse pour de nombreux enfants.

Il y a de ces catastrophes qu’on garde en mémoire, dont on se souvient longtemps et dont on parlera encore longtemps. Comme on parle encore de la «Tempête du siècle» de 1971 à Montréal. Comme on parle encore de la tempête du 8 mars 2008 chez nous. Comme on parle encore de l’Halloween 2019 aussi.

À chacun ses dégâts, à chacun l’ampleur de sa dévastation.

Là où j’habite, je suis entourée d’arbres pratiquement centenaires. Plusieurs qualifient deux de nos rues comme étant les «plus belles de Trois-Rivières» à cause de cette présence verte, majestueuse, à la limite réconfortante.

Mardi, mon beau quartier a été en partie défiguré. On a pu voir voler les branches, tomber les arbres, s’arracher les fils qui pendaient jusqu’au sol, couler l’eau qui a emporté avec elle des bouts d’asphalte, des poubelles qui sont parties à la dérive tel un canot sans personne pour pagayer.

On a dormi là-dessus, sans électricité, pour se réveiller au matin et constater la tristesse du spectacle, mais surtout la force de la nature quand elle décide qu’elle confronte le chaud et le froid, bien au-dessus de notre petite existence.

Un parc où dorment maintenant des sapins et des feuillus qui ont été arrachés de leur si solide base. Une cour d’école complètement défigurée, où les modules de jeux ont littéralement disparu sous des tonnes de bois et de verdure. Un spectacle qui ne nous empêchera pas de nous lever le lendemain, mais qui arrache quand même le coeur pour une communauté qui valorise tellement le cachet si unique de ce petit coin de la ville.

Mais si on doit se souvenir du 8 juin 2021, que ce soit aussi pour les bonnes raisons. Pour cet ami qui a fait de la place dans son frigo à 22h pour ne pas que les victuailles se perdent dans cette panne d’électricité. Pour le petit clan de voisins qui, spontanément, a fait le tour par la ruelle pour aller remettre sur son socle ce cabanon qui venait de s’envoler. Pour celui qui a offert un abri à ce passant qui s’était fait surprendre par la tempête.

Pour cet automobiliste qui a retardé son retour à la maison afin de diriger le trafic autour de cet arbre qui s’était éventré au beau milieu de la rue. Pour ceux qui ont tenté de déboucher les puisards à la main pour éviter que l’eau ne se rende jusque dans les maisons.

Pour ces citoyens qui ont aidé les automobilistes à se sortir de leur véhicule sous les viaducs. Pour ceux qui donneront à la campagne GoFundMe visant à aider les jeunes sinistrées de Cap-de-la-Madeleine.

Pour ceux qui iront donner du temps au Domaine Scout afin que la saison des camps de jour ne soit pas complètement ruinée.

Pour toutes les autres initiatives qui ont pris place aux quatre coins de la ville et qui ne passeront pas forcément dans le journal. Pour tous ces petits gestes qui font que dans l’adversité, on ne perd pas le sens commun, on arrête deux minutes de se regarder le nombril, on se retrousse le bas de pantalon jusqu’aux genoux et on avance dans ces flots embrouillés pour tendre la main aux autres.

Alors oui, même un peu défiguré, ce petit coin du monde, c’est encore le plus beau.