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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Trois travailleurs du CHSLD Cloutier-du Rivage sont décédés au cours des dernières semaines dans des circonstances tragiques, ce qui a causé une onde de choc chez le personnel.
Trois travailleurs du CHSLD Cloutier-du Rivage sont décédés au cours des dernières semaines dans des circonstances tragiques, ce qui a causé une onde de choc chez le personnel.

La détresse des anges

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CHRONIQUE / Cette vague de décès tragiques qui vient de frapper de plein fouet les travailleurs du CHSLD Cloutier-du Rivage est non seulement d’une tristesse infinie, mais elle nous rappelle à chaque instant que personne n’est réellement à l’abri de vivre de la détresse et d’avoir besoin de poser un genou par terre. Pas même si on est un professionnel, un travailleur de première ligne, un ange, un héros de la pandémie...

Au Centre de prévention suicide-Accalmie, on martèle cet incontournable constat: personne n’est à l’abri. Un constat qui devrait guider chacune des actions prises au quotidien dans tous les milieux, qu’ils soient de travail, scolaire, familial ou social.

Mardi, dans l’article de mon collègue Gabriel Delisle, les syndicats représentant les travailleurs de la santé rappelaient que la détresse dans les rangs, elle est présente depuis bien avant le début de la pandémie. Pénurie de personnel, tâche toujours plus lourde et temps supplémentaire obligatoire ne sont que quelques facteurs qui sont décriés depuis plusieurs années sur la place publique.

Un cri du cœur a également été lancé par une travailleuse de Cloutier-du Rivage qui, à travers une lettre, a déploré la dégradation des conditions de travail de même que le manque de reconnaissance et d’encouragement pour les travailleurs de la santé. «Je suis maintenant incapable de dormir paisiblement, me questionnant sans cesse de qui sera le prochain sur la liste», a-t-elle clamé.

Dernièrement, on apprenait dans La Presse que depuis le début de la pandémie, 4000 infirmières avaient quitté le réseau de la santé, ce qui représente 43% de plus que l’année précédente.

Questionné sur les événements survenus à Cloutier-du Rivage lors du point de presse de 13h, le ministre Christian Dubé a lui-même rappelé que des discussions étaient fréquentes afin de trouver des solutions pour diminuer la pression sur les équipes, et que les efforts déployés par la population pour diminuer les hospitalisations faisaient partie des facteurs qui permettent de donner un certain répit aux travailleurs.

Bref, oui il y aura des questions à poser, des analyses à effectuer, des façons de faire à revoir.

Mais pour le directeur général du Centre de prévention suicide-Accalmie, l’heure n’est pas à la chasse aux sorcières, ni à tenter d’identifier un seul responsable. La grande coupable est et restera toujours la détresse. Et cette détresse, multiples sont les chemins qui nous mènent jusqu’à elle.

«On le dit et on le répète, le suicide est multifactoriel. La première coupable, c’est la souffrance. Et la menace qui s’est ajoutée depuis quelque temps, c’est la pandémie. Tout le monde ne vit pas forcément de la détresse psychologique élevée, chacun réagit différemment aux sources de stress qui l’entourent. Mais s’il y a déjà une difficulté plus élevée dans notre vie, la pandémie devient clairement un facteur aggravant. On réagit à ce grand mammouth qui est entré dans nos vies, et il ne faut jamais hésiter à parler, à demander de l’aide», signale M. Larin.

Au CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec, on avait mis en place une ligne téléphonique dédiée au personnel de la santé dès le début de la pandémie, en plus de maintenir et même bonifier certains services rendus à l’intérieur du Programme d’aide aux employés. On a mis en place davantage de ressources spécialement dans les milieux qu’on a identifiés comme étant susceptibles de voir une plus grande détresse s’installer.

«Nos travailleurs sont des humains à part entière, avec leur situation au travail, oui, mais aussi leur situation personnelle. On sait qu’une multitude de facteurs peuvent faire qu’une détresse psychologique peut s’installer», note Dave Fillion, directeur du programme Santé mentale adulte et dépendance au CIUSSS MCQ. Il énumère au passage les changements d’horaires, de secteur, de quart de travail, le contexte de nouveauté, les nouvelles pratiques, les nouvelles approches, le port de nouveaux équipements de protection, ou même le fait de devoir travailler avec de nouveaux collègues, comme facteurs pouvant ajouter au stress vécu.

Patrice Larin, directeur général du Centre de prévention suicide-Accalmie.

«Si, en plus, on a des facteurs dans nos vies personnelles, tout ça peut s’amplifier. Une situation de plus dans la vie personnelle peut avoir un impact important. Il faut en parler», considère-t-il.

Selon M. Fillion, le téléphone de la ligne d’aide sonne... mais il ne sonnera jamais assez à son goût. «Les gens parfois hésitent à venir chercher de l’aide en disant: aujourd’hui je suis plus fatigué, je vais attendre demain. Mais à force d’attendre de jour en jour, de semaine en semaine, on se rend compte que ça ne va pas bien et quand ils arrivent dans nos services, une détresse s’est installée au-delà de la fatigue et de l’épuisement. Nous sommes toujours plus gagnants de la déceler avant», croit-il.

Dave Fillion est bien conscient que la pression est très grande sur les travailleurs, et que cette pression peut aussi toucher certains secteurs plus que d’autres, et à des moments différents, ce qui demandera un ajustement constant des pratiques de prévention. Qui sait, par exemple, si les secteurs psychosociaux ne seront pas davantage exposés à cette pression dans les prochaines semaines ou les prochains mois, quand on mesurera pleinement les effets collatéraux de la pandémie? Au risque de se répéter, personne n’est à l’abri...

Mais outre la détection de la détresse par les gestionnaires ou par les pairs formés pour venir en aide au personnel, on s’assure aussi de déployer des ressources sur le terrain lorsque des événements tels que ceux vécus à Cloutier-du Rivage arrivent. À ce jour, les intervenants psychosociaux sont encore mobilisés pour le personnel en place, et une rencontre de «postvention» a d’ailleurs été organisée ce mercredi soir pour l’ensemble du personnel afin de faire le suivi auprès de chacun des travailleurs.

Pour Patrice Larin, une telle rencontre s’avère nécessaire si on souhaite être proactif pour la suite des choses. Car une personne affectée par le suicide d’un proche, que ce soit dans sa famille ou dans son milieu de travail, est beaucoup plus exposée aux facteurs de risques pouvant mener à de la détresse ou des pensées suicidaires.

«Il est prouvé que lorsqu’on fait une activité postvention, si on doit éventuellement développer un traumatisme ou un symptôme dépressif, on en parlera dans un délai de 43 jours. Dans le cas où aucun retour ne serait fait, ça peut se calculer en années. C’est une bonne pratique, gagnante, aux impacts durables. On ouvre la porte à des soins qui, autrement, pourraient être différés dans le temps», souligne le directeur du Centre de prévention suicide-Accalmie.

Et si, collectivement, on doit faire face au même ennemi qu’est le virus de la COVID-19, c’est également collectivement qu’on fera face à cette autre ennemie qu’est la souffrance. «Les mesures que l’on déploie dans les milieux de travail sont très importantes. Mais de façon générale, dans la population, la bienveillance et l’attention que l’on porte à l’autre, c’est aussi une grande mobilisation contre la détresse. Quand on remarque que notre collègue ou que notre employé, toujours à l’heure, est de plus en plus souvent en retard. Quand on remarque des détails, comme par exemple qu’il ne se rase plus comme il avait l'habitude de le faire. Quand on observe des changements de comportement chez nos proches, chez nos amis, il faut poser la question: est-ce que tu as des idées suicidaires? Elle est difficile à poser, mais il faut le faire. L’aide est là, et elle fonctionne», signale Patrice Larin.

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Si vous ou un de vos proches vivez des moments difficiles:
Centre de prévention suicide-Accalmie: 1-866-APPELLE
www.suicide.ca
Ligne Info-Social: 811 option 2

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