Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Isabelle Frigon, neuropsychologue et associée au CÉNAM de Trois-Rivières.
Isabelle Frigon, neuropsychologue et associée au CÉNAM de Trois-Rivières.

Jeunes et pandémie: écouter, encourager... respirer par le nez

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / «Ça a fait du bien de se revoir la semaine dernière en classe. On a pris le temps de rire en masse. Les jeunes avaient besoin d’être à l’école, ils nous le disent».

Ça faisait un bout de temps que j’avais envie de parler à quelqu’un comme Mélanie. De savoir comment les choses se passent à l’école. De savoir au-delà des chiffres, des analyses, des discours gouvernementaux, des revendications syndicales et de l’opinion de l’un et de l’autre, comment vont ses élèves, ses jeunes à elle.

Mélanie est prof au secondaire depuis près de 15 ans. Pas besoin de vous dire que ce n’est pas son vrai nom. Elle se ferait peut-être taper sur les doigts si on apprenait qu’elle a parlé à une journaliste. Mais elle avait quand même envie de me dire qu’à travers son boulot, ses corrections et sa planification, elle essaie de faire en sorte que ses jeunes aillent bien, qu’ils gardent le sourire et le moral. À l’entendre parler, c’est bien plus qu’un travail pour elle. Ses jeunes, elle les aime, elle croit en eux, elle voudrait tellement le meilleur pour la suite.

À travers le confinement, c’est un immense mur d’escalade que l’on impose à nos ados ces jours-ci. Présence en classe une journée sur deux, école à distance le reste du temps, sports d’équipe arrêtés, couvre-feu et impossibilité de fréquenter les amis la fin de semaine. Les repères sociaux foutent un peu le camp, la motivation aussi à certains moments.

C’est un peu ce qu’observe la neuropsychologue Isabelle Frigon, associée au CÉNAM de Trois-Rivières, une clinique multidisciplinaire qui offre différents services à une clientèle allant de 0 à 100 ans en Mauricie. Pour Mme Frigon, la clientèle adolescente représente environ 80% de sa pratique.

Depuis septembre dernier, les demandes d’évaluation et de consultation ont bondi d’au moins 30% au CÉNAM pour les ados. «Les effets sont plus évidents depuis le deuxième confinement. Comme si là, il y avait une certaine forme de lassitude qui est plus grande. Ça fait plusieurs mois que ces adolescents font des compromis, leur capacité d’adaptation a été mise à rude épreuve. On sent les effets sur leur santé mentale et aussi leur scolarité», constate la spécialiste.

L’explication est simple: l’école, la vie sociale et les centres d’intérêt structurent les jeunes dans une étape cruciale de leur vie. Et en ce moment, tout a un peu pris le bord. Les jeunes cherchent des solutions, les parents aussi.

C’est notamment à quoi s’emploie l’équipe du CÉNAM pour les aider à passer à travers. «La première chose, c’est de leur donner un espace pour les écouter, pour qu’ils se sentent reçus dans leur malaise. Ils ont besoin de ventiler, qu’on valide comment ils se sentent. Il y a un effet thérapeutique simplement quand on normalise les sentiments», constate Isabelle Frigon.


« «Ça fait plusieurs mois que ces adolescents font des compromis, leur capacité d’adaptation a été mise à rude épreuve» »
Isabelle Frigon, neuropsychologue

Par la suite, on tentera de travailler avec le jeune pour l’inciter à se mettre en action et porter le focus sur ce qu’il peut contrôler. «La routine est éclatée, ils ont beaucoup moins de repères. Se mettre en action sur ce qu’on contrôle, ça commence par entretenir une bonne hygiène de vie. Ça peut être de s’investir dans un nouveau loisir. Rester actif, courir, s’entraîner. Ça structure l’horaire, et on rejette le comportement d’évitement, qui est le moteur de l’anxiété», ajoute Mme Frigon.

Dans sa classe, Mélanie ne ressent pas, pour ainsi dire, une grande détresse chez ses jeunes, mais elle voit bien que certains de ses ados vivent parfois de l’anxiété ou sont un peu plus désorganisés. «Ils sont heureux d’être à l’école, et ils le verbalisent. C’est un réel besoin pour eux. Un peu comme nous. On est tous tannés d’être en télétravail, nous avons besoin de revoir nos collègues, d’être structurés dans notre routine. Si nous on le vit, eux aussi le vivent», considère-t-elle,

De nature positive, Mélanie a du mal à endosser la notion voulant que la situation actuelle n’est juste «pas facile». Cette notion, elle existe dans toutes les sphères de la vie, indépendamment de la pandémie. Il y aura toujours quelque chose de «pas facile» à traverser. C’est juste que sur ce coup-là, on a le «pas facile» collectif et démesuré par rapport au reste du temps. «Justement, montrons-leur comment passer au travers. Pourquoi ne pas voir cette pandémie comme un grand atout pour le reste de leur vie? Avons-nous la moindre idée à quel point, si on les guide bien, on va en faire des personnes solides et résilientes pour l’avenir? Mais il faut leur montrer», croit-elle.

Et comment on fait ça? «En humanisant comment ils se sentent, en leur faisant comprendre que pour nous aussi ce n’est pas facile, mais qu’on utilise le contexte pour trouver quelque chose de positif. Le temps qu’on a présentement qu’on n’avait pas avant, pourquoi ne pas l’utiliser pour découvrir de nouvelles choses, de nouvelles passions? Si on passe notre temps à dire que ce n’est pas facile, sans rien faire d’autre, je peux comprendre que ça génère de l’anxiété», mentionne-t-elle.

Mais tous les milieux de vie ne sont pas aussi sains qu’ils devraient l’être. Ou encore, tous les parents ne sont pas outillés pour offrir autant de soutien et d’encouragements, malheureusement. «D’où l’importance que les écoles restent ouvertes, alors! On peut s’inquiéter de l’augmentation de la demande d’aide, ou s’en rassurer en se disant que les jeunes demandent de l’aide quand ils en ont besoin. S’il y a une telle augmentation, il se peut fort bien que ce soit parce que beaucoup de jeunes ont juste perdu leurs repères. Il faut s’arranger pour qu’on leur en redonne le plus possible dans les circonstances, et surtout qu’on leur fasse vivre des succès, des réussites», considère Mélanie.

Une réussite qui ne se traduit pas toujours par un bon résultat scolaire, mais parfois juste par le fait d’accomplir quelque chose, de rendre service, de poser un geste apprécié par ses camarades de classe, et d’en récolter les félicitations et les appréciations.

Car l’école, elle se mesurera autant avec les résultats scolaires inscrits sur le bulletin qu’aux qualités humaines qu’on y développera, qu’aux valeurs qu’on en retirera.

Pour la neuropsychologue Isabelle Frigon, la fin du confinement, et plus encore la fin de la pandémie, ne signifiera pas nécessairement la fin des effets collatéraux sur la santé des ados. Il faudra, même une fois la crise passée, continuer de s’y intéresser, rester à l’affût et surtout ne pas diminuer les services qui seront destinés aux jeunes qui pourraient continuer d’en avoir besoin.

Et les retards dans les apprentissages? Faut-il s’en inquiéter, Mélanie? «On est tellement habitués à une société qui va vite qu’on a perdu nos repères. Mais les retards s’il y en a, ils seront les mêmes pour l’ensemble des jeunes. Si on ne peut atteindre les attentes habituelles cette année, il faut changer ces attentes. Pas les baisser, mais les revoir dans le temps. Présentement, moi je trouve que c’est une angoisse inutile qu’on met sur le dos des jeunes. Il faut surtout se préoccuper de la santé, de voir à ce que personne ne manque de soins et que les besoins soient comblés. Pour le reste, respirons par le nez.»