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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
La mort d’un itinérant innu à Montréal, dimanche soir, soulève plusieurs questions en cette période de couvre-feu.
La mort d’un itinérant innu à Montréal, dimanche soir, soulève plusieurs questions en cette période de couvre-feu.

Itinérance et couvre-feu: au-delà des places disponibles

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CHRONIQUE / Gabrielle Vachon-Laurent a encaissé durement la nouvelle de la mort de Raphaël «Napa» André, cet Innu de 51 ans retrouvé mort de froid dimanche dans une toilette chimique de Montréal, alors qu’il tentait de se cacher des policiers durant le couvre-feu. Celle qui œuvre aujourd’hui comme agente culturelle au Centre d’amitié autochtone de Trois-Rivières a perdu son père, il y a environ douze ans, dans des circonstances similaires. L’homme était toxicomane et avait également fait de la prison. Il avait été retrouvé sans vie dans la communauté de Mani-Utenam, non loin de Sept-Îles.

«Il a été retrouvé dans la neige. On a su quelques heures plus tard qu’il était mort de froid. Ce qui s’est passé à Montréal, ça m’ébranle beaucoup. Je peux très bien, aujourd’hui, comprendre dans quel état doit être sa famille et je compatis avec eux», indique-t-elle.

Le décès de Raphaël André aurait pu, et dû, être évité. Cette mort forcera, espérons-le, une surveillance accrue de la part de l’ensemble des services dans chaque région du Québec afin de s’assurer que les mesures mises en place actuellement sont suffisantes pour répondre à la demande... mais nécessite aussi qu’on s’attarde à la considération que l’on porte aux réalités vécues par chacune des personnes dans le besoin.

En effet, Gabrielle Vachon-Laurent ne se dit pas surprise que l’Innu ait pu verbaliser qu’il craignait d’être interpellé par la police, et que cette crainte, qu’elle soit justifiée ou non, ait pu motiver son envie de se cacher. «La crainte des autorités, ce n’est pas quelque chose de nouveau dans les communautés (autochtones). Ça découle de notre passé, c’est intergénérationnel, en lien avec les sévices qu’on a pu vivre. Pour qu’on pense à une meilleure intervention, il faut aussi connaître nos réalités, savoir d’où on arrive pour mieux nous aider. C’est pour ça aussi qu’un organisme comme le nôtre est là. On reçoit de plus en plus de demandes de sensibilisation, c’est bon signe, mais il faut continuer le travail», croit-elle.

La crainte des autorités n’a rien de nouveau pour les communautés autochtones, relate Laurianne Petiquay, directrice du Centre d’amitié autochtone de La Tuque. «Ça fait longtemps que c’est nommé. Ça l’a de nouveau été durant la Commission Viens», explique celle qui considère que c’est par le dialogue, la collaboration et les partenariats qu’on arrivera à quelque chose de constructif. Ces organismes s’y emploient chaque jour, les partenaires aussi.

C’est l’avis du sergent Luc Mongrain de la police de Trois-Rivières, qui rappelle que le corps policier a choisi d’adopter une approche de solution auprès des personnes itinérantes depuis le début du couvre-feu. En outre, les policiers tentent autant que possible des rapprochements auprès de toutes les communautés, autochtones autant que les personnes immigrantes, pour développer une plus grande confiance.

Bien que cette crainte ait été verbalisée par l’itinérant à Montréal, de nombreux organismes qui œuvrent auprès des personnes en situation d’itinérance en Mauricie indiquent à quel point la collaboration avec les policiers est présentement excellente sur notre territoire en ce qui concerne les personnes en situation d’itinérance, et que les autorités agissent actuellement en mode préventif auprès des personnes dans le besoin plutôt qu’en mode répressif.

Dès l’annonce du couvre-feu, un comité vigie itinérance a été mis en place avec le CIUSSS MCQ de même que l’ensemble des ressources d’hébergement et travailleurs de rue de la région, pour mettre en commun l’expertise et les ressources. Les autorités policières y collaborent également. Que ce soit au Havre de Trois-Rivières, au Hamac de Shawinigan, au TRASH de Shawinigan et au CIUSSS, on assure que les mesures mises en place fonctionnent, et que la situation de l’itinérance en mode couvre-feu «se gère bien».

Gabrielle Vachon-Laurent, agente culturelle au Centre d’amitié autochtone.

Au Havre, le centre de débordement qui comprend dix lits supplémentaires à l’offre actuelle de 17 lits en urgence, n’a jamais affiché complet depuis l’imposition du couvre-feu. Au Hamac du Centre-de-la-Mauricie, on a aussi prévu une unité de débordement dans un hôtel du secteur Grand-Mère si les places disponibles devaient manquer, confirme Frédéric Trudelle du Centre Roland-Bertrand, où l’on retrouve le service d’hébergement Hamac.

Les intervenants du TRASH (pour Travailleurs de rue à Shawinigan) ont été présents dans les rues lors des premiers soirs du couvre-feu, afin de s’assurer qu’on n’échappait personne et que chacun connaissait non seulement la réglementation en vigueur, mais aussi les ressources qui pouvaient leur venir en aide.

«Au-delà du lit pour dormir, il faut s’intéresser à ce que les gens souhaitent. À Shawinigan, on le voit bien chaque jour, les policiers sont au fait de la réalité de l’itinérance et des troubles de santé mentale. Émettre une contravention à cette clientèle est contre-productif et peut alimenter la méfiance. Les policiers vont plutôt nous interpeller, ils collaborent avec nous et contribuent à ce que ça se passe bien», note Mélissa Brassard du TRASH.

Au Havre de Trois-Rivières, à ce jour, seulement deux personnes ont été référées à l’organisme par les policiers afin de ne pas les laisser dans la rue durant le couvre-feu. La situation de l’itinérance, en Mauricie, est loin d’être celle de Montréal, remarque la directrice clinique Karine Dahan, qui rappelle qu'une bonne majorité des utilisateurs de ces services sont souvent bien connus du réseau et qu’un suivi s’effectue auprès d’eux.

Mais on aura beau mettre toutes les mesures en place, élaborer des cellules de crises et s’assurer que les places sont en nombre suffisant, il faut aussi considérer la condition de la personne, son niveau de compréhension de la situation actuelle, sa santé mentale et les biais avec lesquels elle aborde le moment présent. Comme cet homme qui, visiblement, craignait les policiers. À tort ou à raison.

«Même sans pandémie, il y aura toujours des personnes plus craintives. Je n’ai pas la prétention qu’on arrive à tout désamorcer, mais il arrive souvent qu’on désamorce une situation lorsqu’un patrouilleur nous réfère une personne qui a besoin de nos services. Nos intervenants entrent en lien avec la personne, et ça donne de bons résultats», ajoute Mélissa Brassard du TRASH.

Et si on veut arriver à véritablement sauver des vies, il faudra s’assurer de donner les moyens aux organismes communautaires de remplir leur mission, croit Laurianne Petiquay. «Si le gouvernement investissait autant dans les organismes communautaires pour faire de la prévention qu’il est forcé présentement d’investir dans ses services d’urgence, ça serait une tout autre histoire. Il faut nous donner les moyens de remplir notre mission. Il n’y aurait probablement pas eu de mort dans une toilette chimique de Montréal. En 2021, une chose comme ça ne devrait juste jamais arriver.»

Pour sa part, malgré la mort tragique de son père dans un banc de neige il y a douze ans, Gabrielle Vachon-Laurent dit avoir beaucoup appris de cet événement dans sa vie. Elle a choisi, comme l’avait fait sa mère, un autre chemin. Le chemin d’un mode de vie sain, des études, du monde du travail et de valeurs constructives à inculquer à son fils. 

De la tragédie, elle a choisi d'apprendre et de changer les choses.