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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Érika Grenier souffre d’une déficience visuelle sévère. Mardi, elle a appris à prendre le transport en commun.
Érika Grenier souffre d’une déficience visuelle sévère. Mardi, elle a appris à prendre le transport en commun.

Avancer dans le noir, le sourire aux lèvres [CHRONIQUE AUDIO] 

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La petite canne blanche balaie de gauche à droite le trottoir de la rue Royale. Érika Grenier avance d’un pas plutôt assuré vers l’ouest, là où elle pourra rejoindre l’école Saint-Philippe de Trois-Rivières, où ses camarades de classe l’attendent. Mais pour s’y rendre, elle a travaillé fort, elle qui, à onze ans, a une importante déficience visuelle.

C’était une journée spéciale pour Érika mardi, alors qu’elle allait faire tout un trajet de son école jusqu’à l’arrêt d’autobus, puis en autobus jusqu’au terminus du centre-ville de Trois-Rivières, pour enfin retourner à l’école à pied. Un trajet coordonné grâce à un partenariat avec la Société de transport de Trois-Rivières (STTR). Un trajet qui peut paraître banal pour la plupart des gens. Mais pour Érika, se déplacer dans son environnement est un apprentissage quotidien qu’elle travaille avec son intervenante Anne Evrard, spécialiste en orientation et mobilité au CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec.

La jeune fille vit avec une déficience visuelle appelée la rétinite pigmentaire, une maladie qui réduit constamment le champ visuel, jusqu’à la cécité dans certains cas. À onze ans, Érika voit ce qui se trouve devant elle un peu comme si elle regardait dans une paille. Lorsque la nuit tombe, à l’extérieur, elle ne voit plus du tout.

Écoutez cette chronique en version audio.

À l’aide d’un plan des rues tactile, la jeune fille doit d’abord pouvoir s’orienter dans le quartier pour aller trouver l’arrêt d’autobus. On tourne à gauche, puis à droite, puis on attend pour traverser la rue. On la laisse aller devant, elle doit apprendre à le faire toute seule.

Tout est sujet à apprentissage pour Érika. Son intervenante Anne Evrard lui indique à quel endroit elle pourrait voir le numéro de l’autobus qui approche.

L’arrêt d’autobus est juste de l’autre côté de la rue. Mais traverser la rue quand on a un champ de vision réduit à un minimum comme celui d’Érika, c’est loin d’être évident. Son intervenante la questionne: est-ce une rue à sens unique? Comment fait-on pour le savoir? Les voitures qui arrivent de l’ouest ont-elles un arrêt obligatoire à faire? Tant de questions qui permettront à la jeune fille de bien évaluer son trajet et d’éviter ainsi les risques de collision.

Elle appliquera donc la technique du bouclier. Ce principe veut que la voiture qui passe sur le côté devient notre protection contre les autres voitures qui pourraient s’engager dans la voie que l’on traverse. Bien gentiment, des automobilistes s’immobilisent et, à la vue de sa petite canne blanche, lui font signe de passer. Elle leur fait signe à son tour. Passez, continuez votre chemin, vous serez mon bouclier!

«Les gens le font pour bien faire, mais ça ne l’aide pas. Elle ne voit pas l’automobiliste qui lui fait signe et attend que la voiture circule pour pouvoir s’orienter», constate Anne Evrard, qui considère que le meilleur conseil que l’on peut donner aux automobilistes en présence d’un piéton ayant une déficience visuelle, c’est d’abord de respecter à la lettre le code de la sécurité routière. Pour ceux qui apprennent à se déplacer sans voir, c’est un repère auditif important.

Pour des gens comme Érika, et leurs intervenants du CIUSSS, la STTR a récemment offert des carnets de billets d’autobus pour une valeur de 350 $ afin de leur permettre, dans le cadre du programme orientation et mobilité, de se déplacer gratuitement sur le territoire. Bref, d’apprendre à devenir des usagers du transport en commun.

Attention à la marche lorsqu’on descend au terminus!

«Pour des personnes ayant une déficience visuelle, le transport en commun est synonyme d’autonomie. Mais il faut apprendre à l’utiliser, et ça veut aussi dire apprendre à se déplacer dans son environnement», constate Anne Evrard, qui rappelle que le programme s’adresse également à la clientèle plus âgée et en perte de facultés visuelles.

On monte dans l’autobus 11, Érika a appris à demander au chauffeur si elle est dans le bon autobus, au cas où elle aurait un doute. Il faut s’asseoir plus vers l’arrière, car elle n’entendra pas bien le nom des arrêts si elle est à l’avant. La petite tend l’oreille du mieux qu’elle peut, mais le système n’est effectivement pas très fort.

Elle reconnaît tout de même le mot Terminus, et demande l’arrêt. C’est là qu’on terminera le trajet. Et avant de reprendre la route, elle se familiarisera avec le principe d’un terminus. Les abribus, beaucoup plus grands que ceux que l’on retrouve sur le coin de la rue, ont une sonorité bien particulière. Elle arrivera à les repérer au son que fera sa canne sur le sol en passant devant l’entrée. Nos oreilles moins sensibles perçoivent à peine cet écho. Mais pour Érika, il est comme une carte routière que l’on déploierait devant ses yeux.

Il est l’heure de retourner à l’école à pied. Même sans avoir touché sa carte tactile pour s’orienter de nouveau, Érika me pointe, toute fière, la direction qu’elle doit prendre pour retourner à l’école Saint-Philippe. Le sens de l’orientation, c’est presque inné chez elle, on dirait.

Traverser la rue n’est pas un geste banal quand on a une déficience visuelle.

Une descente de trottoir, on attend au coin de la rue avant de refaire l’exercice pour évaluer à quel moment on pourra traverser. À cet endroit, Anne Evrard aimerait voir davantage de dalles podotactiles, des petites dalles rouges avec des points en relief qui permettent aux gens comme Érika de savoir qu’elles sont à une descente de trottoir. Sans ce repère, plusieurs personnes ayant une déficience visuelle ont parfois continué de marcher dans la rue, fait remarquer l’intervenante. La demande a été faite à la Ville, m’assure-t-elle.

Coin Saint-Roch et Royale. Ah! C’est plus facile. Il y a une lumière, et donc un petit bonhomme blanc qui nous dit quand traverser. Mais une fois arrivée de l’autre côté de la rue, Erika se retrouve éblouie par le soleil, et ne voit plus le feu de piétons. Elle devra donc utiliser la méthode du bouclier, comme au début. Dès que la voiture à côté d’elle démarre vers l’ouest, elle sait que son bouclier la protège. Elle avance au son de la voiture.

L’école se dresse devant nous, elle a réussi son défi du jour, et son sourire rayonne, même à travers son masque.

Sur une galerie juste à côté, une dame sort de son appartement et nous lance: «Vous lui direz qu’elle est magnifique, cette petite».

Avant de prendre le chemin du retour, Érika et Anne étudient le trajet à l’aide d’une carte tactile.

C’est vrai qu’elle est magnifique à voir aller, cette belle Érika.