Patrick Duquette

Madame, pouvez-vous répéter ?

CHRONIQUE / Vous savez, quand on dit que les petits gestes font une grande différence ?

J’étais dans une classe spécialisée de l’école primaire Saint-Jean-Bosco mardi matin.

Une classe d’enfants sourds et aveugles. Six sourds, dont deux avec une vue diminuée. Des enfants intelligents. Mais ils ne pourraient suivre le rythme en classe régulière où leurs appareils auditifs sont inefficaces. Alors qu’ici, avec une enseignante et une technicienne en éducation spécialisée, ils évitent de prendre trop de retard.

Patrick Duquette

Un minimum d’éducation sexuelle

CHRONIQUE / Québec rendra les cours d’éducation sexuelle obligatoires à compter de septembre. Il était à peu près temps. On n’aurait jamais dû les retirer de l’horaire !

Ce ne sera pas grand-chose : 5 heures par année au primaire, 15 heures par année au secondaire. Avec un enseignement adapté à la capacité de compréhension des enfants. Que les bigots se rassurent : on ne parlera pas de fellation ou de trip à trois aux enfants de première année.

Il y a sans doute une part d’opportunisme dans la décision du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, de rendre les cours obligatoires à ce moment-ci. Avec les scandales d’agressions, de harcèlement et d’inconduite sexuelle qui éclaboussent les célébrités, l’opinion publique est plus consciente que jamais qu’il y a de l’éducation à faire pour faire évoluer les mentalités.

Admettons-le : c’est le genre de réforme qui n’avancera pas si le gouvernement ne met pas de pression. La preuve, Québec a offert la possibilité aux écoles d’offrir les cours d’éducation sexuelle sur une base volontaire. Seulement 200 écoles sur 3000 ont joint le mouvement de leur propre chef.

Les syndicats renâclent sous prétexte que l’exercice est précipité et que les profs risquent d’être mal formés pour enseigner un sujet délicat. C’est vrai que les échéances pour former le personnel ou embaucher des sexologues risquent d’être courtes. N’empêche que sur le fond, le retour de ces cours d’éducation sexuelle est une bonne affaire.

Comme parents, on ne sait pas trop ce que nos enfants apprennent en classe sur la sexualité. Dans le cas de mon ado, j’en ai entendu parler pour la première fois alors qu’il était en secondaire II. Dans son cours de sciences, il apprenait le fonctionnement de l’appareil reproducteur. Avec schémas explicatifs à l’appui. Je me rappelle encore de son embarras quand j’ai ouvert son manuel de sciences pour l’aider à faire ses leçons. 

Ce soir-là, alors qu’on révisait ensemble les subtilités du cycle menstruel et les vertus du corps spongieux, j’en ai profité pour amorcer une discussion sur la sexualité. Sans rien brusquer : je voulais juste lui passer le message qu’il pouvait discuter de ces choses-là avec son père. Mon fils m’a dit qu’on leur avait appris, en classe, à enfiler un condom sur un bâton de bois. Un bâton, fiston? C’est pas un peu préhistorique comme approche?

Je m’étais fait la réflexion qu’un manuel de sciences n’était pas l’approche la plus directe pour aborder des notions complexes comme le consentement, les relations amoureuses ou l’identité sexuelle. 

Dans mon jeune temps, on avait un cours d’éducation sexuelle où on nous parlait directement de ces choses-là.

On nous disait des choses aussi triviales que la première fois, ça se peut qu’on ait une éjaculation précoce. J’étais content de l’avoir appris à l’école : je n’aurais jamais osé en parler à mes parents. Notre prof nous avait aussi prévenus : ça se peut que vous ayez le goût de faire l’amour… mais pas votre partenaire, et il vous faudra respecter ça.

Quand j’ai eu mes premières blondes, j’ai réalisé que toutes ces notions enseignées à l’école m’aidaient à nouer des relations respectueuses et durables.

C’était avant l’Internet et la porno à portée de clic. Avant les sextos, les dick pics et les snapchats de nudité. C’était avant que les gangs de rue recrutent des jeunes femmes sur Facebook pour les amener à se prostituer. Les jeunes d’aujourd’hui sont exposés à des choses que je ne pouvais même pas imaginer à mon époque.

Quelques heures d’éducation sexuelle par année à l’école? C’est un gros, gros minimum.

Patrick Duquette

Triste et immense solitude

CHRONIQUE / Chaque fois que je parcours la liste des corps non réclamés au bureau du coroner, je la lis et la relis en secouant la tête. Je trouve cela d’une tristesse infinie.

On y retrouve plus de 300 défunts, venant de partout au Québec, de tous les âges. Des gens pour la plupart morts dans l’anonymat et l’indifférence générale. En filigrane, on devine une immense solitude.

Une douzaine de dépouilles proviennent de l’Outaouais : Lucile Dubé de la rue Bourque à Gatineau, Luc Poirier de la rue John, Gilles Bertrand de la rue Morin, François Martineau du boulevard Sacré-Cœur…

Je repasse la liste, et je m’imagine parfois reconnaître le nom d’un ex-voisin, d’un ancien collègue ou d’un camarade de classe perdu de vue.

Un petit coup d’œil sur la date de naissance dissipe vite l’illusion. Non, ce vieux pote d’université n’aurait pas 80 ans aujourd’hui…

On soupçonne qu’il y a dans cette liste les damnés de la terre. Des cas d’itinérance et de maladie mentale. Des gens que, même de leur vivant, on feint ne pas voir quand il nous quête de l’argent au coin de la rue.

Bien souvent, ils sont morts oubliés de tous dans un hôpital ou un CHSLD — des établissements qui ne disposent pas d’un grand nombre de salles réfrigérées. Au bout d’un moment, si personne ne réclame le corps, l’hôpital appelle un salon funéraire : « Dites, vous pouvez venir le prendre celui-là ? On n’a plus de place… »

Personne dans l’industrie funéraire ne se précipite pour cueillir les corps non réclamés. C’est loin d’être une industrie lucrative. Le ministère de la Sécurité publique rembourse un montant de 600 $ pour disposer d’un corps.

C’est bien peu quand tu calcules le coût du transport, les frais pour préparer le corps à l’incinération, le coût du contenant où on place le corps, les salaires des employés, l’urne pour les cendres, l’espace dans le columbarium…

N’empêche que lorsqu’un hôpital appelle la Coopérative funéraire de l’Outaouais (CFO) celle-ci ne refuse jamais de disposer d’un corps non réclamé. « On ne dit jamais non. On ne veut pas laisser les gens mal pris. On voit ça comme un service public, un service humain », explique Nadine Filiatreault, thanatologue à la CFO. 

De son côté, Entraide-Deuil Outaouais a payé les frais d’incinération de 21 défunts non réclamés depuis dix ans. La tendance est à la hausse, la moitié des cas étant survenus ces deux dernières années. 

« Ce que ça dit sur notre société ? Que des gens n’ont vraiment pas de filet social et que personne ne s’en soucie. C’est tragique », note André Raymond directeur général d’Entraide-Deuil Outaouais.

Pour chaque corps non réclamé, l’organisme de charité reçoit un remboursement de 2500 $ du régime des rentes du Québec — à condition que le défunt ait contribué au moins à cette hauteur durant sa vie. Ce n’est pas le cas de tout le monde, notamment des itinérants.

C’est souvent par ignorance que des gens hésitent à se manifester après le décès d’un membre de leur famille. Les proches ont peur de devoir payer les frais funéraires. Ils craignent aussi de se retrouver responsables d’une succession criblée de dettes. « Alors que ce sont deux choses différentes », précise M. Raymond.

Le nombre de corps non réclamés au bureau du coroner ne cesse d’augmenter depuis 2007 au Québec. De 45 corps il y a 10 ans, on est passé à 89 en 2016. 

Qu’est-ce qui explique ce phénomène ? À défaut d’une étude sur la question, peut-être faut-il faire un lien avec l’éclatement de la famille traditionnelle.

Le nombre de personnes vivant seules n’a jamais été si élevé au Canada. Vingt-huit pour cent des ménages canadiens étaient composés d’une seule personne en 2016, selon le dernier recensement. Au Québec, cette proportion atteignait 33 %.

Solitude, quand tu nous tiens…

Patrick Duquette

Youpi, j’ai un médecin de famille

CHRONIQUE / Vous ai-je dit que j’ai un médecin de famille ? Non ? Et bien, j’ai un médecin de famille. Pour la première fois depuis mon arrivée en Outaouais, il y a 20 ans.

J’ai même eu mon rendez-vous de prise en charge. C’était à la nouvelle superclinique MédiGo à Gatineau. La  salle d’attente était à moitié pleine. Moi, je n’ai pas attendu, pas une minute, tralalilalère. Parce que j’avais un rendez-vous.

Une infirmière a pris la mesure de ma pression, de mon poids, de ma grandeur. Puis elle m’a envoyé voir un docteur souriant qui semblait n’attendre que moi dans son grand bureau neuf et lumineux. Il m’a posé des questions. Vous fumez ? Non. Drogue ? Non. Alcool ? Si peu. Vous dormez bien ? Oui. Sport ? Tous les jours. Vous mangez vos 5 portions de fruits et légumes par jour ? Euh… ça compte-tu, le jus d’orange ? Non ? Alors non, les fruits et légumes, pas toujours.

De mon côté, j’avais une question, une seule, à lui poser.

« Dites-moi, docteur… Vous êtes bien gentil de vous intéresser à ma santé comme ça. C’est important, la prévention. Mais je me demandais… le jour où je tombe malade, je pourrai vous voir ? Je veux dire: aussi rapidement qu’aujourd’hui ? J’aurai un rendez-vous la journée même ? Ou, au pire, le lendemain ? »

Je ne me rappelle plus de la réponse exacte de mon nouveau médecin de famille. Je me souviens surtout que ce n’était pas le oui clair et net que j’espérais.

Alors voilà, je lisais cette semaine que je n’étais pas le seul à avoir obtenu dernièrement un médecin de famille en Outaouais. 

Les listes d’attente se vident à toute vitesse. Depuis le début de novembre, plus de 9400 personnes se sont vues attribuer un médecin de famille, rapportait Radio-Canada. À lui seul, un groupe de médecine familiale d’Aylmer a pris 850 nouveaux patients.

Vous savez pourquoi ça bouge aussi vite? Parce que le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a menacé de pénaliser les omnipraticiens si 85 % des Québécois n’avaient pas un médecin de famille d’ici la fin de l’année. Alors les listes se vident, mon vieux. Et vite.

Pour accélérer les choses, on a même permis aux médecins de prendre de nouveaux patients sans l’obligation préalable du rendez-vous de prise en charge. Il peut maintenant être remis, parfois jusqu’à trois ans plus tard.

J’imagine les libéraux et le ministre Barrette se frotter les mains de contentement. Les élections provinciales arrivent l’automne prochain. Regardez-les bien se vanter d’avoir vidé les listes d’attente. 

Regardez-les dire que tout le monde, ou presque, a maintenant un médecin de famille.

Mais est-ce vraiment ce qui se passe ?

Quand on regarde le portrait d’ensemble, on a moins l’impression que ce sont des patients qui se trouvent des médecins de famille… que des médecins qui se trouvent des patients pour satisfaire les diktats du ministre Barrette.

C’est bien beau de rattacher administrativement tous les Québécois, ou presque, à un médecin de famille. 

Mais dans les faits, les temps d’attentes aux urgences ne s’amélioreront pas du jour au lendemain. Les infirmières ne seront pas moins épuisées pour autant. Et il n’y a pas tellement plus de médecins qu’avant.

Est-ce que le fait de nous avoir tous attitré un médecin de famille nous donnera, comme par magie, un meilleur accès aux soins de santé ? C’est la grande question. 

Et de ce côté, la preuve reste à faire.