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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Je suis allé à la clinique de vaccination de masse à Gatineau, la semaine dernière. Histoire de voir comment ça se passait.
Je suis allé à la clinique de vaccination de masse à Gatineau, la semaine dernière. Histoire de voir comment ça se passait.

Un semblant de libârté

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Je suis allé à la clinique de vaccination de masse à Gatineau, la semaine dernière. Histoire de voir comment ça se passait. En arrivant au Palais des congrès, je croise à l’extérieur un vieux monsieur qui marche avec difficulté. Le dos courbé, les jambes raides, le souffle court… il a l’air à bout. Une dame toute menue trottine derrière lui.

Le monsieur s’arrête près d’une barrière métallique qu’il agrippe à deux mains, en quête d’un moment de répit. «Êtes-vous correct?» m’enquiers-je auprès de lui.

Le vieux monsieur sourit, le masque glissé sous le menton. «Oui, oui, je reviens de me faire vacciner. Mais je me suis trompé de palais. Je me suis rendu au palais de justice plutôt qu’au Palais des congrès. Et j’en ai marché un bout…»

C’était jeudi, le temps était doux. J’ai jasé un moment avec le monsieur de 85 ans, un anglophone trop heureux de se faire vacciner après un an de confinement. «Êtes-vous content de l’avoir reçu, votre vaccin?» S’il était content? Il a esquissé le geste d’enlacer la dame menue à ses côtés.

«La première chose que j’ai faite, dit-il, c’est de l’embrasser…»

Je le taquine: «N’êtes-vous pas censé attendre 2 semaines que le vaccin fasse effet avant de vous accorder des rapprochements?» Il redresse son dos endolori. «Eille, lance-t-il, sourire en coin, quand ça fait un an que t’as pas eu de sexe…»

À ces mots, la petite dame a secoué la tête, je pense même qu’elle a levé les yeux au ciel. Mais elle n’a pu retenir un sourire.

«Je peux écrire ça dans le journal?» ai-je demandé?

Ils m’ont dit non, mais je l’écris pareil.

Pour vous dire que le vaccin n’est pas juste bon contre la COVID, il est aussi bon pour le moral. Je soupçonne même Pfizer d’y avoir échappé une ou deux gouttes de Viagra.

*****

Pour autant que j’ai pu en juger, la vaccination me semblait aller rondement. Même si le processus prend une heure vingt en moyenne, je n’ai entendu personne se plaindre. C’est quoi, 80 minutes d’attente, pour retrouver un semblant de «libârté»?

Après la vaccination, les patients doivent demeurer 15 minutes sur place dans une zone spéciale. J’y ai rencontré Mme Gervais, 86 ans, qui jasait avec sa bru, Mme Rioux. Mme Gervais venait tout juste de se faire vacciner, elle se sentait soulagée, elle allait pouvoir revivre un peu…

«Vous ne faites pas votre âge!», ai-je dit à Mme Gervais. Et ce n’était pas de la basse flatterie. À 86 ans, elle vit seule à la maison. «Je travaille encore, glisse-t-elle, je fais de la gestion pour mes deux fils. Sinon, je me tiens occupée. Je popote. Je mange beaucoup, et j’engraisse! Oui, je suis tannée, je me sens emprisonnée… Mais je ne suis pas à plaindre. Mes amies demeurent toutes en résidence. Elles ont vécu pire…»

Mme Gervais a perdu son mari au début de la COVID. Il était pris du coeur. Un jour, elle l’a retrouvé étendu par terre, dehors, dans la cour. Elle l’a enterré quelques semaines plus tard, au cimetière, avec une vingtaine d’intimes. «On lui a chanté sa chanson favorite», dit-elle.

Mme Rioux, elle, a perdu sa mère en résidence. Ce n’est pas la COVID qui l’a tuée, plutôt l’isolement. «Trois fois ma mère est tombée, dit-elle. Trois fois, elle a été transportée à l’hôpital. Trois fois, elle a dû se mettre 14 jours en quarantaine à son retour en résidence. Elle dépérissait à vue d’oeil. Puis un jour, elle m’a dit: c’est la dernière fois que je te vois. Elle a eu raison. Y a-t-il quelque chose de plus triste que ça? De ne plus se revoir? La dernière année m’a fait réaliser à quel point le temps est précieux.»

«Quelle année de m…», ai-je soupiré.

«Oui, quelle année de marde», a complété Mme Gervais sans gêne. Elle s’est levée. «Au moins, dit-elle, je me sens protégée maintenant. Ça me soulage d’un poids!»