Jean Emanuel Allard, du Dépanneur Sylvestre, Nancy Lamothe, directrice de l’Arche Agapè et Gil Frois devant son piano.

Les amitiés extraordinaires de Gil

CHRONIQUE / C’est une capsule vidéo d’une minute à peine qui montre un gars en train de passer la vadrouille dans un dépanneur. Une capsule qui devrait être d’une banalité sans nom et qui, pourtant, ne l’est pas.

Il y a dans la douceur des images, dans le texte aussi qui les accompagne, une sorte de poésie qui accroche le regard. De cette scène plus qu’ordinaire se dégage quelque chose d’extraordinaire. Et il faut un moment avant de comprendre à quoi tient la magie de cette série documentaire diffusée depuis peu sur les médias sociaux et qui s’intitule Mon ami Gil.

Le gars qui vadrouille comme si sa vie en dépendait, c’est Gil Frois. On voit tout de suite qu’il est trisomique. Il habite depuis plus d’une dizaine d’années dans une des résidences de l’Arche Agapè à Gatineau. Chaque semaine, il passe la vadrouille au dépanneur Sylvestre avec une ferveur sans cesse renouvelée.

C’est d’ailleurs au dépanneur que Jean-Emmanuel Allard a rencontré Gil pour la première fois. « Manu », comme on l’appelle plus familièrement, est l’un des fondateurs du dépanneur Sylvestre, un organisme qui travaille beaucoup à l’intégration des exclus. Y compris avec les résidents ayant une déficience intellectuelle de l’Arche Agapè.

Manu donc, cinéaste à ses heures, venait souvent filmer les activités du dépanneur. Chaque fois, mais alors vraiment chaque fois que Gil voyait Manu sortir sa caméra, il lui faisait comprendre qu’il voulait être « dans » sa caméra, pas devant. Mais Gil le disait avec une telle douceur, une telle gentillesse… que ça avait l’air d’un jeu. Tellement que jamais Manu n’a pris la requête de Gil au sérieux.

Gil faisait la même affaire avec son éducateur spécialisé, François Villemaire, qu’il accompagnait dans les écoles pour faire de la sensibilisation. Il pointait la caméra en disant : moi, je veux être là. François aussi prenait les demandes de Gil à la légère.

Ça a pris cinq ans.

« Cinq ans avant que l’on comprenne que ce n’était pas une blague et qu’il était sérieux », raconte Manu.

C’est ainsi qu’est née l’idée de faire un documentaire sur la vie de Gil, un gars qui s’exprime avec difficulté à cause de la trisomie, mais qui a un don extraordinaire pour nouer des amitiés avec les gens qu’il côtoie.

Je l’ai rencontré au dépanneur Sylvestre. La quarantaine, petit, très costaud. Vous ne devinerez jamais ce qu’il faisait : il passait la vadrouille, comme dans la vidéo.

C’est vrai qu’il ne dit presque rien. Pourtant, tu sens vite à son regard intense, à son sourire, à l’attention qu’il te porte, que tu es en cet instant la personne la plus importante du monde à ses yeux.

C’est ça la magie qu’on sent sans pouvoir mettre le doigt dessus dans les capsules vidéo. C’est ça aussi que Manu voulait transmettre dans la série documentaire qu’il a réalisée avec sa partenaire Marie-Laure Turmel, de même qu’avec l’aide de bailleurs de fonds privés, l’Association Jean Vanier, L’Arche du Canada et quelques autres.

Il voulait décrire cette façon très particulière qu’a Gil de se créer des amitiés sans pratiquement dire un mot, pour ainsi dire juste avec la force de sa présence.

Un phénomène que Manu décrit dans la deuxième capsule : « Je croise Gil au dépanneur Sylvestre. On se parle très peu. Un câlin, un sourire complice, ça ne prend pas grand-chose pour se lier d’amitié avec Gil. Nous partageons ici et là un peu de quotidien. Rien de très spécial… et pourtant ce gars-là a changé ma vie. Il a passé la vadrouille sur mes préjugés. »

Pour l’instant, il n’y a que deux capsules en ligne. Elles ont déjà été vues… 40 000 fois. Il y en aura plusieurs autres d’ici l’été. Une seconde série est prévue à l’automne. À la fin, il pourrait y avoir un film.

C’était ton idée tout ça, pas vrai, Gil ? lui ai-je demandé.

« J’ai toujours rêvé d’être une vedette », a-t-il répondu.

Au moment de prendre congé, j’ai tendu la main à Gil. Il a répondu en étendant les bras. Il m’a serré contre lui, dans une douce et longue étreinte. Je me suis laissé faire. Un câlin ordinaire que j’ai pourtant trouvé extraordinaire.