Patrick Duquette
Une clé numérique pourrait permettre à tous de s’identifier.
Une clé numérique pourrait permettre à tous de s’identifier.

Le vertigineux chantier de l’identité numérique

CHRONIQUE / La nouvelle est passée presque inaperçue cette semaine. Mais Gatineau est en train de se tailler une place de choix dans le grand chantier de l’identité numérique lancé au Québec par le ministre Éric Caire.

La fuite de données chez Desjardins, l’an dernier, a éveillé bien des consciences. Plus que jamais, nous réalisons que nos façons de s’identifier dans l’univers numérique sont non seulement désuètes, mais également dangereuses.

Or dans ce nouveau monde de l’identité numérique évoqué cette semaine par le ministre Caire, l’État deviendrait le gardien de nos données personnelles. C’est le gouvernement qui fournirait à chacun de nous une identité numérique. Fini les dizaines de mots de passe et les codes d’utilisateurs. Notre nouvelle identité numérique serait fondée sur nos données biométriques — comme notre voix, notre rétine, la forme de notre visage ou nos empreintes digitales. Parenthèse : j’entrevois déjà un débat enflammé sur la protection de nos données personnelles. Ouvrirait-on la porte à une surveillance plus invasive de l’État sur les citoyens ?

Dans cet univers de l’identité numérique, ce ne serait plus le permis de conduire ou le nom de jeune fille de votre mère qui permettrait aux institutions de vous authentifier. Ce serait plutôt une clé numérique. Le gouvernement veut baser ses solutions sur les « chaînes de blocs » — la même que pour les cryptomonnaies. C’est une technologie réputée inviolable, nous assure le ministre Caire et plusieurs experts.

Je veux bien les croire. Quoique l’histoire a maintes fois démontré les ressources insoupçonnées des pirates informatiques. « Et le problème, une fois votre identité numérique volée, comment fait-on pour changer vos empreintes digitales ou votre rétine? C’est impossible. Il n’y a pas plus personnel que vos données biométriques », a soulevé cette semaine Marwah Rizqy, la députée libérale de Saint-Laurent et critique en matière de Transformation numérique.

Et Gatineau dans tout cela ?

Dans ce nouvel univers de l’identité numérique, il faudra établir des standards pour s’assurer que votre clé numérique fonctionne partout, en tout temps. Que ce soit au moment de consommer des services gouvernementaux en ligne, de faire des transactions bancaires ou encore de réserver un billet d’avion. C’est ici qu’entre en jeu le Laboratoire d’identité numérique du Canada.

Le ministre Caire a annoncé un investissement de 500 000 $ cette semaine dans cet organisme à but non lucratif qui s’établira au centre-ville de Gatineau. Il doit permettre aux organisations publiques et privées de tester et de certifier leurs solutions d’identité numérique en toute impartialité, explique son président, l’homme d’affaires gatinois Antoine Normand.

« Le but, c’est que les diverses entités numériques marchent autour du même standard. Un peu comme lorsque tu branches un appareil dans une prise de courant. Tu ne veux pas te poser de questions sur le voltage ou le nombre de mégahertz. Tu veux juste que ça marche, et que ça marche tout le temps. »

En soi, le laboratoire ne comptera qu’une vingtaine d’emplois. Mais on fait le pari qu’il agira comme un aimant sur les nombreuses entreprises intéressées à développer des solutions en identité numérique. À lui seul, le regroupement In-Sec-M, créé par Antoine Normand, compte près de 90 entreprises en cybersécurité. Plusieurs pourraient décider de s’établir à Gatineau, dans la nouvelle zone d’innovation du centre-ville.

Même si le Québec s’est positionné cette semaine comme l’une des provinces les plus déterminées sur le front de l’identité numérique, elle n’est pas seule dans la course. À des degrés divers, toutes les provinces, de même que le gouvernement fédéral, envisagent eux aussi de s’engager dans cette voie, explique M. Normand.

Dans ce contexte, le Laboratoire d’identité numérique du Canada aura l’avantage d’être situé à deux pas du Parlement. Le gouvernement fédéral comptait dépenser au moins un milliard pour mieux se protéger des attaques informatiques. C’était avant la pandémie, avant que le télétravail s’impose comme une réalité incontournable, avec tous les enjeux pour sécuriser les systèmes informatiques du fédéral.

Tout cela augure bien pour le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin. Voilà des années que sa ville cherche à diversifier son économie et à se libérer de sa dépendance aux emplois fédéraux. La cybersécurité, et en particulier le grand chantier de l’identité numérique, est peut-être le créneau qui lui permettra de remporter son pari.