Avant même de penser à construire un nouveau pont entre Gatineau et Ottawa, il faut rendre le réseau actuel plus efficace.

Le fantasme du 6e pont

CHRONIQUE / Désolé de vous faire de la peine, mais construire un nouveau pont entre Ottawa et Gatineau ne réduira pas la congestion routière.

Je répète : construire un 6e pont n’améliorera pas les temps de déplacement. Sauf au début. Et seulement pour une brève période de temps.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Catherine Morency, une spécialiste en génie du transport. Elle était l’invitée du conseil municipal de Gatineau, mardi, pour discuter des grands enjeux de mobilité.

Si on construit un nouveau pont entre Ottawa et Gatineau, il se produira, après 3 à 5 ans, le même phénomène qui se produit chaque fois qu’on construit de nouvelles routes en Amérique du Nord ou ailleurs : le pont se remplira de nouvelles voitures.

Et les milliards qu’on aura investis dans ce nouveau pont, afin de satisfaire notre fantasme collectif de se déplacer plus vite, plus librement, se buteront une nouvelle fois à la plate réalité scientifique. Une réalité observée depuis les années 1960, et maintes fois vérifiée et contre-vérifiée depuis.

« C’est une loi fondamentale de la congestion routière, explique Fanny Tremblay-Racicot, elle aussi spécialiste du transport urbain. Cinq à 10 ans après la construction de nouvelles voies, on retrouve le niveau de congestion qu’on avait avant la construction. » Et dans le cas du Québec, précise-t-elle, le processus est encore plus rapide. Nos nouvelles routes s’autocongestionnent dans un délai record de 3 ans…

Le constat scientifique est clair. Et pourtant, certains doutent. À commencer par la conseillère Louise Boudrias qui, après avoir entendu les scientifiques expliquer en long et en large que de nouvelles routes empirent la congestion, a décrété : je continue de croire qu’il faut un autre pont.

Le mot clé ici est : croire.

Il y a de la profession de foi dans cette obstination à « croire », envers et contre tout, en l’utilité d’une nouvelle voie de circulation pour réduire les bouchons.

Une profession de foi qui, poussée à l’extrême, atteint des sommets d’absurdité. Prenez l’exemple de Houston où les autorités ont investi la somme astronomique de 3 milliards de dollars pour élargir de 26 à 29 voies le Katy Freeway, déjà la plus large autoroute au monde.

Bilan ? Un échec total. Trois ans après le dernier élargissement (en 2008-2011), l’augmentation des temps de déplacement avait augmenté de 30 à 50 % aux heures de pointe. Houston, you have a problem!

Avant de même penser à construire un nouveau pont dans la région d’Ottawa-Gatineau — une solution coûteuse et longue à réaliser — il faut rendre le réseau actuel plus efficace.

Ce qui veut dire déplacer plus de personnes sur les routes et les ponts existants.

Or de ce point de vue, rien n’est plus absurde que l’autosolo. Les gens d’Ottawa-Gatineau se déplacent, pour l’immense majorité, seuls au volant de leur voiture. Matin et soir, notent les chercheurs, les conducteurs transportent des sièges vides sur les ponts…

On dédie la majorité de nos emprises routières à l’automobile. Même si c’est le mode de transport qui déplace le moins de personnes. Une voie d’autoroute permet de faire passer 3200 personnes à l’heure. C’est 20 000 pour une voie de bus. Un simple trottoir laisse passer 4500 piétons à l’heure.

« S’il faut choisir d’investir entre le transport en commun et de nouvelles routes, la réponse est évidente. Il faut investir dans le transport en commun. En 2019, on ne devrait même pas hésiter », de dire la chercheuse Catherine Morency.

Mais nous vivons à une époque où les politiciens doutent de la science au nom du « gros bon sens ».

« Je continue de croire que ça prend un autre pont, insiste Louise Boudrias. La réalité, c’est que les gens vivent tous les jours dans la circulation. Ils sont loin de leur destination, ils ont des horaires atypiques… »

Sur le constat, Mme Boudrias a raison. Un nouveau pont est-il pour autant une réponse appropriée ? La chercheuse Catherine Morency est catégorique : « Si quelqu’un veut bâtir un pont, ce n’est pas mon problème. Mais qu’ils ne viennent pas me dire que ça réglera la congestion ! » Avis à ceux qui doutent de la science…