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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Anna Mapachee a été élevée dans sa langue, comme une «vraie» autochtone à Pikogan, près du lac Abitibi, dans la plus pure tradition de la nation algonquine des Anishinabegs. 
Anna Mapachee a été élevée dans sa langue, comme une «vraie» autochtone à Pikogan, près du lac Abitibi, dans la plus pure tradition de la nation algonquine des Anishinabegs. 

La vie est bien faite

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CHRONIQUE / Vous ai-je dit que j’ai pris une leçon d’anishinabè? Moi qui suis plus ou moins doué pour les langues… J’ai bien peur de n’en avoir retenu qu’un mot, kwe (prononcez kwè), qui signifie bonjour.

Mais peu importe.

Avec ma prof, Anna Mapachee, j’ai découvert que la langue d’un peuple est un merveilleux point de départ pour découvrir sa culture. Et c’était là le véritable but de l’opération.

Anna a grandi comme une «vraie» autochtone à Pikogan, près du lac Abitibi. Contrairement aux deux plus vieux de sa famille, elle a échappé à l’assimilation des tristement célèbres pensionnats autochtones.

Elle est une des rares de sa génération à avoir été élevée dans sa langue, dans la plus pure tradition de la nation algonquine des Anishinabegs. «J’ai reçu, dit-elle, l’éducation qu’une enfant autochtone aurait normalement dû avoir s’il n’y avait eu les pensionnats indiens.»

Ce qui veut dire?

Qu’elle ne parlait pas un mot de français au moment de faire son entrée à l’école. Par contre, la survie en forêt, le dépeçage d’animaux, la fabrication de mocassins ou de gants n’avaient plus de secrets pour elle. «J’ai tout ce bagage-là», rigole-t-elle devant mon air éberlué.

Elle a appris l’anishinabè de sa grand-mère née, tenez-vous bien, en 1896. C’est une jolie langue musicale dont on assemble les mots pour en faire des poèmes. Tiens, pour désigner un mari, on aligne des mots qui forment: mon vieux monsieur à moi tout seul. C’est joli, hein? J’en ai parlé à ma blonde, et elle est bien d’accord avec les mots «vieux monsieur».

L’alphabet ne compte que 13 lettres: neuf consonnes et quatre voyelles. C’est, à la base, une langue orale. Il n’y pas de dictionnaire. Mais une application existe depuis 2019: la Algonquin language app. Un missionnaire leur a légué un alphabet encore en vigueur. Un truc amusant: il n’y a pas de R dans la langue anishinabè. Si vous entendez un autochtone rouler ses R, c’est probablement un Attikamek…

Anna Mapachee m’a aussi expliqué que sa langue ne tourne pas autour du pot. Il n’y a pas de s’il-vous-plaît. Même «bon matin», cet affreux anglicisme, n’a pas d’équivalent. «Et on n’en a pas besoin», dit-elle. Elle se souvient de sa grand-mère qui l’accueillait au lever du jour avec un joyeux: «Kwe, as-tu bien dormi?»

«Et c’était très agréable de se faire accueillir ainsi. Ça soulignait l’importance du moment présent, d’être là, tout de suite», raconte Anna.

Elle m’a raconté les débats sur Facebook, entre membres de la communauté, pour traduire des mots français en algonquin. Anna prêche pour une traduction qui respecte l’esprit très imagé, très poétique de sa langue. «Il ne faut pas essayer d’être ce que l’on n’est pas», dit-elle.

C’est ainsi qu’un taxi devient non pas taksi, mais posiwi otapan: le véhicule qui embarque des gens. La COVID se dit aakosiwin, la chose qui rend malade. Mon mot préféré? Je t’aime, kisakiin, qui veut dire: viens donc ici, ma belle, que je t’enlace tendrement dans mes bras…

Même lorsqu’elle parle français, Anna reste fidèle à l’esprit anishinabè. Ses réponses ressemblent à des fables qu’il faut écouter jusqu’à la fin pour en saisir le sens.

Anna Mapachee ne parlait pas un mot de français au moment de faire son entrée à l’école.

Tiens, alors qu’elle avait 9 ou 10 ans, sa prof l’a humiliée devant toute l’école pour avoir mâché de la gomme en classe. Une prof qui l’a forcée à se planter dans l’escalier, la gomme collée sur le nez, alors que les élèves défilaient devant elle…

Plus tard, poursuit-elle, elle s’est retrouvée dans un centre de désintox. Seule femme parmi des hommes. L’ironie de l’histoire? Le directeur du centre, qui l’a beaucoup aidée, était le petit frère de sa prof de 4e année…

«Misawatc ki mino pimatisimin», a-t-elle conclu. Traduction libre: la vie est quand même bien faite, non?