Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
L’affaire de la corniche du café-bar Aux 4 Jeudis, dans le Vieux-Hull, a soulevé plusieurs questions concernant la protection du patrimoine.
L’affaire de la corniche du café-bar Aux 4 Jeudis, dans le Vieux-Hull, a soulevé plusieurs questions concernant la protection du patrimoine.

Chichis patrimoniaux

CHRONIQUE / Émoi au centre-ville de Gatineau cette semaine, où un crime de lèse-patrimoine a fait les manchettes.

Le propriétaire du bar Aux 4 Jeudis, Alex Duhamel, a arraché, sans obtenir le permis requis, la jolie corniche à l’italienne qui donnait un cachet unique à son établissement, l’un des joyaux du secteur Aubry.

Son geste lui a valu un avis d’infraction et une volée de bois vert du maire de Gatineau, des défenseurs du patrimoine et de plusieurs résidents du secteur.

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Avec raison : il faut chérir ces finesses architecturales qui font la richesse d’un site du patrimoine comme le secteur Aubry.

Mais il y a toujours deux côtés à une médaille, tient à rappeler le propriétaire du bar voisin, Emmanuel Savard-Dimanche.

Sans excuser le geste de M. Duhamel, il soutient que la bureaucratie municipale peut rendre fou le plus motivé des entrepreneurs…

Lui-même en a fait la triste expérience en 2015.

Il a tenté à l’époque d’obtenir un permis pour ériger une balustrade en fer forgé autour de la terrasse du Ou Quoi.

Plein de bonne volonté, il a investi 3000 $ de sa poche pour embaucher un ferblantier.

Ensemble, ils ont examiné l’architecture du secteur, pris des photos, fait des plans et monté une maquette.

Le concept final de la balustrade s’inspirait des caractéristiques architecturales du secteur Aubry où, justement, il y a beaucoup de fer forgé. Il voulait faire quelque chose d’original, tout en respectant l’esprit des lieux.

Devinez ce qui s’est passé ?

Le service d’urbanisme a fait tellement de chichis qu’Emmanuel a fini par construire une banale terrasse... comme celle qui était là avant. Après la troisième ou la quatrième esquisse présentée à l’urbanisme, alors qu’on lui demandait encore d’ajouter ci, et de retirer ça, il a perdu patience. « Dites-moi ce que vous voulez, ce sera plus simple ! », a-t-il lâché.

L’urbanisme lui a dit : on veut une terrasse exactement comme avant. Il en soupire encore d’exaspération.

Je l’écoutais parler, et je me disais : voilà pourtant le genre de commerçant qu’une ville souhaite avoir dans son centre-ville.

Un gars motivé, qui veut comprendre, respecter et même perpétuer le patrimoine bâti. Qui est conscient de sa valeur.

Et qui finit, écœuré, par bâtir une terrasse d’apparence assez banale… comme avant.

Le maire Maxime Pedneaud-Jobin fait bien de blâmer les délinquants du patrimoine. Il a raison de le faire, et il doit le faire.

Mais il faudrait aussi que la Ville de Gatineau encourage davantage les hommes et les femmes de bonne volonté.

J’ai lu le règlement municipal qui « encadre » les travaux dans le site du patrimoine du secteur Aubry. Un document vague à souhait qui date de 1991. Tellement vague qu’on peut en faire l’interprétation qu’on en veut.

Emmanuel dit que ça fait des années que les commerçants achalent la Ville pour qu’elle précise ses exigences dans un cahier de charge. J’ai vérifié : ce n’est toujours pas fait.

Encore aujourd’hui, les commerçants sont à la merci de l’urbaniste sur qui ils tombent. S’il aime ton concept, t’es béni des Dieux. Dans le cas contraire, t’es fait à l’os. « Tout le processus est tellement long, tellement décourageant, que lorsqu’on a des travaux à faire, on les fait à reculons », résume M. Savard-Dimanche.

Dans ce dossier particulier, je ne veux pas blâmer l’urbaniste. Après tout, le projet d’Emmanuel était peut-être trop fantaisiste. Je ne l’ai pas vu. Dans le doute, mieux vaut trop protéger le patrimoine que pas assez. Il reste que la vérificatrice générale du Québec déplorait cette semaine le manque de moyens à la disposition des villes pour gérer les coûteuses exigences associées à la protection du patrimoine bâti.

Il reste aussi qu’une réglementation trop lourde, trop lente, trop compliquée, comme à Gatineau, pousse des fins finauds à tout faire pour la contourner.

Je n’excuse pas les délinquants. Je constate la plate réalité.