La possession d’un chat ou d’un chien à Gatineau s’accompagne, depuis 2005, de l’obligation d’enregistrer l’animal et de le doter d’un médaillon.

Attention, la SPCA est là...

CHRONIQUE / «Bonjour, je m’appelle Laurianne de la SPCA de l’Outaouais. Je suis ici pour recenser vos animaux… »

Depuis le début de l’été, des agents de recensement de la SPCA cognent à toutes les portes de Gatineau pour recenser les chiens et les chats. 

Un métier parfois ingrat, qui leur vaut d’en voir et d’en entendre de toutes les couleurs.

Je les ai accompagnés le temps d’un quart de travail, undercover, revêtu moi aussi d’un dossard rouge aux couleurs de la SPCA, un walkie-talkie à la ceinture et un badge avec mon matricule passé autour du cou. 

Je fais équipe avec Laurianne, une menue étudiante de 23 ans, qui ne s’en laisse toutefois pas imposer.

Nous débutons notre tournée dans une coopérative d’habitation du secteur Aylmer où la présence de notre équipe de cinq agents de recensement – moi y compris – ne passe pas inaperçue. 

Le mot se passe rapidement dans l’immeuble : les gens de la SPCA sont là…

Là pour quoi, au juste ?

C’est que la possession d’un chat ou d’un chien à Gatineau s’accompagne, depuis 2005, de l’obligation d’enregistrer l’animal et de le doter d’un médaillon. 

Un devoir qui s’accompagne de frais annuels de 42 $ par animal. Bien des propriétaires ignorent – ou feignent d’ignorer – le règlement pour s’éviter les frais, s’exposant ainsi à des amendes de 300 à 1000 $.

Le travail des agents de la SPCA, comme Laurianne, c’est de cogner aux portes à la fois pour recenser les animaux et s’assurer que les paiements ont été faits. 

Or quand un agent de la SPCA se pointe chez vous à l’heure du souper, un jeudi soir, pour exiger le paiement des licences – frais de retard en sus – il n’a pas toujours droit à un accueil… cordial.

« Fuck off ! », nous a d’ailleurs envoyé un citoyen furieux au cours de cette soirée riche en émotions.

Mais j’y reviendrai…

Nous n’étions pas sitôt entrés à la coopérative d’habitation qu’une dame nous aborde, son joli chien en laisse. Laurianne en profite pour vérifier son dossier. 

Tout est en règle. Son chien est enregistré, le paiement est fait. 

« Vous faites bien de passer, nous chuchote la dame. Il y a un chien hors de contrôle dans l’immeuble et son propriétaire n’a pas d’enregistrement… »

Laurianne prend en note ces informations non sollicitées qu’une collègue vérifiera soigneusement par la suite. Les agents de la SPCA n’interrogeront pas les gens pour savoir qui, dans un immeuble ou sur une rue, possède un animal. 

« Mais si quelqu’un nous en parle, on va vérifier », m’explique-t-elle.

Les agents de la SPCA traînent une réputation d’inquisiteurs. 

À une époque, ils fouillaient dans les poubelles ou espionnaient aux fenêtres pour détecter la présence d’animaux non enregistrés. 

Maintenant, ils ont pour consigne d’éviter toute intrusion abusive. 

Les agents se contentent de balayer les lieux du regard, à la recherche d’indices évidents.

« Pas question de reluquer dans les fenêtres ou dans la cour arrière !, m’a bien averti Caroline Lefebvre, responsable du développement à la SCPA, lors d’une formation accélérée reçue plus tôt en journée. Nous ne sommes pas là pour écœurer le monde, mais pour les aider, les éduquer et mettre à jour notre base de données. »

Les agents de la SCPA comme Laurianne, une menue étudiante de 23 ans, n’ont pas toujours droit à un accueil cordial quand vient le temps de passer chez les gens pour recenser les chats et les chiens.

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DES HISTOIRES À BRISER LE COEUR

À la coopérative d’habitation, les agents de la SPCA se répartissent le travail. 

Laurianne et moi nous chargeons du second étage. 

Nous cognons à une première porte. Derrière, des jappements retentissent. 

« C’est facile de dissimuler la présence d’un chat. Comme tu l’entends, un chien, c’est plus difficile », me glisse Laurianne.

Une vieille dame, seule, nous ouvre la porte. Visiblement heureuse d’avoir du monde avec qui converser. Elle nous invite à nous asseoir. Mais nous restons sur le pas de son appartement. 

Pas question de s’éterniser : il y a trop de boulot à faire.

« Il y a longtemps que vous avez ce chien ? » lui demande Laurianne. 

La vieille dame sourit : « C’est mon meilleur ami, dit-elle en jetant un coup d’œil attendri à la bête. Les enfants me l’ont donné pour les Fêtes. » 

« Les Fêtes passées ? », lui demande Laurianne. 

« Vous m’en posez des questions, vous ! réplique la dame. J’ai 86 ans, ne me mêlez pas… Vous voulez aussi savoir s’il est stérilisé? Mon Dieu, je n’en ai aucune idée, faudrait demander à ma fille… »

Tout en parlant, Laurianne vérifie sa base de données. Le chien n’est pas enregistré. 

Prenant sa voix la plus douce, elle en informe la dame. « Il vous faut un médaillon pour votre chien, c’est le règlement. C’est 62 $ en incluant les frais de retard. Mais si vous avez la preuve qu’il est stérilisé, vous aurez droit à 10 $ de rabais. »

La dame en est toute retournée. « 62 $ ! C’est donc ben cher ! Je vis sur une petite pension, moi. Tout est calculé à la cenne. J’ai déjà le loyer et la nourriture à payer ! On a déjà eu un chien quand mon mari vivait, et ça ne coûtait pas cher de même… »

Son désarroi fait mal à voir. J’ai le cœur brisé. 

Et je vois bien que Laurianne aussi. Mais elle a un job à faire. 

Après un moment, la dame promet que sa fille s’occupera de régler les frais. 

En sortant, j’aperçois la dame assise à la table, l’air accablé. Elle qui était si contente de nous voir ! 

Laurianne inscrit une note dans le dossier. 

« J’ai écrit que le côté financier est plus difficile afin que son cas soit traité le plus humainement possible », me dit-elle. 

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DES EXCUSES INVRAISEMBLABLES

Bien souvent, les gens qui refusent de payer la licence de leur animal sont ceux qui en ont les moyens.

Après la coopérative d’habitation, nous faisons le saut dans un quartier cossu d’Aylmer. 

D’autres agents de la SPCA s’y sont butés à des propriétaires réticents lors d’un premier passage. 

Le voisinage s’était donné le mot sur Facebook pour ne pas répondre à la porte et nuire à leur travail. Il est temps de faire un deuxième passage. 

Laurianne s’attend à en baver.

Les gens inventent toutes sortes d’excuses invraisemblables pour ne pas payer, raconte-t-elle en marchant. 

Une dame, qui avait un arbre à chat dans sa fenêtre, persistait à dire que c’était… pour son lapin. Une autre refusait de répondre aux questions en répétant sans fin: non merci, non merci, non merci…

Nous nous arrêtons à une demeure munie d’un écriteau: «Gare au chien!» Une personne refuse de nous ouvrir. À travers les stores fermés, un «fuck off» bien senti se fait entendre. Laurianne hausse les épaules. «Ces gens-là, ce sont les agents du 48 heures qui vont s’en occuper. Et ils sont moins conciliants que moi!»

À la porte d’une magnifique demeure, une dame vient nous accueillir, accompagnée d’un vieux husky. L’animal nous contemple d’un regard las – un œil clair, un œil foncé – avant de venir nous renifler mollement les pieds. La dame a toujours payé sa licence – jusqu’à cette année. Nous comprenons instinctivement pourquoi. 

«Je ne sais pas pour combien de temps il est encore avec nous», souffle-t-elle, en regardant l’animal retraiter dans la maison, la tête entre les jambes. 

Elle a payé sans rechigner la licence, plus les frais de retard.

Nous poursuivons notre tournée à travers les grosses maisons cossues, cernées de vastes jardins fleuris. Une dame et son copain nous accueillent dans un grand vestibule, souriants, l’air un peu pompette. J’ai l’impression que nous avons interrompu un souper arrosé d’une bonne bouteille.

La dame perd le sourire en apprenant qu’elle devra payer 208 $ pour ses deux chats – les frais d’enregistrement de deux années, plus les frais de retard. 

Alors que Laurianne lui tend la machine Interac, un des gros matous vient se frotter à ses pieds. 

La dame retrouve le sourire. «Gros coquin!», dit-elle en caressant le ventre de l’animal.

Laurianne aussi a retrouvé le sourire. Les choses se sont déroulées plus aisément que prévu!