Patrick Duquette

Triste et immense solitude

CHRONIQUE / Chaque fois que je parcours la liste des corps non réclamés au bureau du coroner, je la lis et la relis en secouant la tête. Je trouve cela d’une tristesse infinie.

On y retrouve plus de 300 défunts, venant de partout au Québec, de tous les âges. Des gens pour la plupart morts dans l’anonymat et l’indifférence générale. En filigrane, on devine une immense solitude.

Une douzaine de dépouilles proviennent de l’Outaouais : Lucile Dubé de la rue Bourque à Gatineau, Luc Poirier de la rue John, Gilles Bertrand de la rue Morin, François Martineau du boulevard Sacré-Cœur…

Je repasse la liste, et je m’imagine parfois reconnaître le nom d’un ex-voisin, d’un ancien collègue ou d’un camarade de classe perdu de vue.

Un petit coup d’œil sur la date de naissance dissipe vite l’illusion. Non, ce vieux pote d’université n’aurait pas 80 ans aujourd’hui…

On soupçonne qu’il y a dans cette liste les damnés de la terre. Des cas d’itinérance et de maladie mentale. Des gens que, même de leur vivant, on feint ne pas voir quand il nous quête de l’argent au coin de la rue.

Bien souvent, ils sont morts oubliés de tous dans un hôpital ou un CHSLD — des établissements qui ne disposent pas d’un grand nombre de salles réfrigérées. Au bout d’un moment, si personne ne réclame le corps, l’hôpital appelle un salon funéraire : « Dites, vous pouvez venir le prendre celui-là ? On n’a plus de place… »

Personne dans l’industrie funéraire ne se précipite pour cueillir les corps non réclamés. C’est loin d’être une industrie lucrative. Le ministère de la Sécurité publique rembourse un montant de 600 $ pour disposer d’un corps.

C’est bien peu quand tu calcules le coût du transport, les frais pour préparer le corps à l’incinération, le coût du contenant où on place le corps, les salaires des employés, l’urne pour les cendres, l’espace dans le columbarium…

N’empêche que lorsqu’un hôpital appelle la Coopérative funéraire de l’Outaouais (CFO) celle-ci ne refuse jamais de disposer d’un corps non réclamé. « On ne dit jamais non. On ne veut pas laisser les gens mal pris. On voit ça comme un service public, un service humain », explique Nadine Filiatreault, thanatologue à la CFO. 

De son côté, Entraide-Deuil Outaouais a payé les frais d’incinération de 21 défunts non réclamés depuis dix ans. La tendance est à la hausse, la moitié des cas étant survenus ces deux dernières années. 

« Ce que ça dit sur notre société ? Que des gens n’ont vraiment pas de filet social et que personne ne s’en soucie. C’est tragique », note André Raymond directeur général d’Entraide-Deuil Outaouais.

Pour chaque corps non réclamé, l’organisme de charité reçoit un remboursement de 2500 $ du régime des rentes du Québec — à condition que le défunt ait contribué au moins à cette hauteur durant sa vie. Ce n’est pas le cas de tout le monde, notamment des itinérants.

C’est souvent par ignorance que des gens hésitent à se manifester après le décès d’un membre de leur famille. Les proches ont peur de devoir payer les frais funéraires. Ils craignent aussi de se retrouver responsables d’une succession criblée de dettes. « Alors que ce sont deux choses différentes », précise M. Raymond.

Le nombre de corps non réclamés au bureau du coroner ne cesse d’augmenter depuis 2007 au Québec. De 45 corps il y a 10 ans, on est passé à 89 en 2016. 

Qu’est-ce qui explique ce phénomène ? À défaut d’une étude sur la question, peut-être faut-il faire un lien avec l’éclatement de la famille traditionnelle.

Le nombre de personnes vivant seules n’a jamais été si élevé au Canada. Vingt-huit pour cent des ménages canadiens étaient composés d’une seule personne en 2016, selon le dernier recensement. Au Québec, cette proportion atteignait 33 %.

Solitude, quand tu nous tiens…

Patrick Duquette

Youpi, j’ai un médecin de famille

CHRONIQUE / Vous ai-je dit que j’ai un médecin de famille ? Non ? Et bien, j’ai un médecin de famille. Pour la première fois depuis mon arrivée en Outaouais, il y a 20 ans.

J’ai même eu mon rendez-vous de prise en charge. C’était à la nouvelle superclinique MédiGo à Gatineau. La  salle d’attente était à moitié pleine. Moi, je n’ai pas attendu, pas une minute, tralalilalère. Parce que j’avais un rendez-vous.

Une infirmière a pris la mesure de ma pression, de mon poids, de ma grandeur. Puis elle m’a envoyé voir un docteur souriant qui semblait n’attendre que moi dans son grand bureau neuf et lumineux. Il m’a posé des questions. Vous fumez ? Non. Drogue ? Non. Alcool ? Si peu. Vous dormez bien ? Oui. Sport ? Tous les jours. Vous mangez vos 5 portions de fruits et légumes par jour ? Euh… ça compte-tu, le jus d’orange ? Non ? Alors non, les fruits et légumes, pas toujours.

De mon côté, j’avais une question, une seule, à lui poser.

« Dites-moi, docteur… Vous êtes bien gentil de vous intéresser à ma santé comme ça. C’est important, la prévention. Mais je me demandais… le jour où je tombe malade, je pourrai vous voir ? Je veux dire: aussi rapidement qu’aujourd’hui ? J’aurai un rendez-vous la journée même ? Ou, au pire, le lendemain ? »

Je ne me rappelle plus de la réponse exacte de mon nouveau médecin de famille. Je me souviens surtout que ce n’était pas le oui clair et net que j’espérais.

Alors voilà, je lisais cette semaine que je n’étais pas le seul à avoir obtenu dernièrement un médecin de famille en Outaouais. 

Les listes d’attente se vident à toute vitesse. Depuis le début de novembre, plus de 9400 personnes se sont vues attribuer un médecin de famille, rapportait Radio-Canada. À lui seul, un groupe de médecine familiale d’Aylmer a pris 850 nouveaux patients.

Vous savez pourquoi ça bouge aussi vite? Parce que le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a menacé de pénaliser les omnipraticiens si 85 % des Québécois n’avaient pas un médecin de famille d’ici la fin de l’année. Alors les listes se vident, mon vieux. Et vite.

Pour accélérer les choses, on a même permis aux médecins de prendre de nouveaux patients sans l’obligation préalable du rendez-vous de prise en charge. Il peut maintenant être remis, parfois jusqu’à trois ans plus tard.

J’imagine les libéraux et le ministre Barrette se frotter les mains de contentement. Les élections provinciales arrivent l’automne prochain. Regardez-les bien se vanter d’avoir vidé les listes d’attente. 

Regardez-les dire que tout le monde, ou presque, a maintenant un médecin de famille.

Mais est-ce vraiment ce qui se passe ?

Quand on regarde le portrait d’ensemble, on a moins l’impression que ce sont des patients qui se trouvent des médecins de famille… que des médecins qui se trouvent des patients pour satisfaire les diktats du ministre Barrette.

C’est bien beau de rattacher administrativement tous les Québécois, ou presque, à un médecin de famille. 

Mais dans les faits, les temps d’attentes aux urgences ne s’amélioreront pas du jour au lendemain. Les infirmières ne seront pas moins épuisées pour autant. Et il n’y a pas tellement plus de médecins qu’avant.

Est-ce que le fait de nous avoir tous attitré un médecin de famille nous donnera, comme par magie, un meilleur accès aux soins de santé ? C’est la grande question. 

Et de ce côté, la preuve reste à faire.

Patrick Duquette

La taxe déguisée des nuits sans neige

CHRONIQUE / Vous vous êtes déjà fait coller une contravention pour stationnement illégal de nuit, l’hiver ? Moi oui.

Ce n’était pas à Gatineau, remarquez bien. J’étais en visite à Granby pour le temps des Fêtes.

Je m’en souviens comme si c’était hier, je sors dehors, je vois le constat accroché à mon pare-brise… et je lance un regard incrédule autour de moi : pas un flocon de neige à l’horizon.

Pas de neige dans la rue. Pas de neige sur les trottoirs. Pas de neige sur le gazon. Le ciel bleu à perte de vue. C’était un Noël pas de neige comme on en voit de plus en plus, c’était même un Noël pas de verglas.

Je fulminais. Pas tant en raison du montant de la contravention — quelques dizaines de dollars — que du sentiment d’avoir été pris au piège. De tomber dans une trappe à tickets. De payer une taxe déguisée. On avait abusé de ma bonne foi. Moi qui paie mes contraventions sans rechigner quand je me sais dans le tort, celle-là, je l’ai payée avec la rage au cœur.

C’est arrivé à Granby, mais ç’aurait très bien pu se produire à Gatineau. C’est arrivé à des amis ou des collègues. L’interdiction de stationner de nuit pour la période hivernale entre en vigueur à Gatineau — prétendument pour faciliter les opérations de déneigement.

Mais quand il ne neige pas, à quoi rime cette interdiction valide jusqu’au 31 mars ?

Faut se rappeler que lorsque la Ville de Gatineau a modernisé son règlement sur le stationnement de rue, en 2014, elle rechignait à l’idée de perdre d’importants revenus. Chaque hiver, les constats d’infraction pour stationnement illégal rapportaient, bon an, mal an, autour de 600 000 $ dans les coffres de la municipalité. Difficile de renoncer à une telle somme…

Alors on a instauré cette curieuse obligation de se doter d’un permis de stationnement hivernal au prix de 85 $. Je dis curieux parce que ce permis ne donne aucun réel privilège à ses détenteurs. Permis ou pas, lorsqu’une chute de neige se profile à l’horizon, tout le monde doit éviter de stationner sa voiture dans la rue, sous peine de recevoir un constat d’infraction.

Dans la ville voisine Ottawa, l’achat d’un permis hivernal te donne au moins le droit de stationner dans la rue en tout temps. Sauf que les détenteurs de permis sont invités à collaborer. Quand il neige, on leur demande de se stationner ailleurs que dans la rue pour faciliter le déneigement. Pour ce qu’on en sait, c’est une collaboration qui marche très bien. 

À Gatineau aussi, on nous demande de collaborer pour faciliter les opérations de déneigement. Faut pas stationner dans la rue. Faut pas que nos bacs et nos poubelles soient dans le chemin. Faut pas rejeter notre neige sur le trottoir ou dans la rue. Tout cela est normal. Je veux bien collaborer, c’est dans mon intérêt, ma rue sera déneigée plus vite.

Mais après, faut pas venir m’écœurer. Qu’on ne vienne pas planter une contravention dans mon pare-brise si j’oublie mon char dans la rue, une nuit où aucune opération de déneigement n’est prévue. Quand on fait ça, on ne fait qu’augmenter la grogne envers le déneigement à Gatineau. Il y a déjà assez de plaintes comme ça. Et puis, c’est juste pour dire qu’une collaboration, ça va dans les deux sens. 

À l’ère des médias sociaux, il n’y aucune raison que Gatineau ne parvienne pas à se doter d’un règlement plus souple. La Ville de Trois-Rivières s’est équipée d’un site très bien fait (stationnementdenuit.ca) d’une simplicité rafraîchissante. On y annonce les secteurs où les interdictions de stationner sont en vigueur à la veille d’une chute de neige, carte interactive à l’appui. Les citoyens peuvent s’abonner pour recevoir des alertes par courriel ou SMS (une possibilité aussi offerte à Gatineau).

Okay, c’est peut-être moins payant pour une ville que de délivrer des permis à 85 $. Par contre, qu’est-ce que ça facilite la vie du citoyen.

Patrick Duquette

Rendre des comptes

CHRONIQUE / Une autre enquête accablante du coroner, une autre crise à gérer pour le CISSS de l’Outaouais.

Ce qui me frappe chaque fois, c’est le peu d’empressement de l’organisation à rendre de véritables comptes à la population.

On préfère en imputer la faute aux médias, comme l’a laissé entendre la haute direction du CISSS lors de son point de presse vendredi. Les journalistes ne font pourtant que leur travail en rapportant le résultat des enquêtes.

Ou encore, on se cache derrière la menace de judiciarisation d’un dossier pour rapidement mettre fin à un point de presse sur les ratés du système de santé, comme l’a fait la ministre régionale Stéphanie Vallée, lundi matin, à Gatineau.

Quant au ministre de la Santé, Gaétan Barrette, il préfère ne pas se mêler de ce qu’il considère comme des « enjeux internes ».

Le fait est qu’on refuse de rendre de véritables comptes à la population sur la qualité, et même sur la sécurité des soins hospitaliers donnés en Outaouais. 

C’est bien beau de dire que les « morts évitables » survenues dans les hôpitaux de l’Outaouais sont des cas isolés et n’ont pas de similitudes entre eux. Encore faut-il le démontrer. Et c’est cela que la ministre Vallée, de même que la haute direction du CISSS de l’Outaouais sont incapables de faire de manière convaincante.

Toute comparaison est boiteuse, mais imaginons un instant qu’il se produise deux meurtres dans la même semaine à Gatineau. Ce serait inhabituel et on peut imaginer sans peine que la population serait sous le choc. Le chef de police convoquerait une conférence de presse. Après avoir exprimé son empathie pour les victimes, il tenterait de rassurer la population. Ces deux meurtres, bien que choquants, sont des cas isolés, dirait-il. Et il aurait des statistiques et des rapports annuels pour démontrer qu’effectivement, le nombre d’homicides demeure stable. Il trouverait peut-être même un graphique quelque part, avec une courbe indiquant que la criminalité est en baisse…

Bref, il serait en mesure de donner une perspective globale. De fournir le big picture. De nous décoller le nez de la tragédie pour saisir l’ensemble de l’œuvre. Et de démontrer qu’effectivement, les apparences peuvent être trompeuses. C’est ce que le CISSS de l’Outaouais est incapable de faire quand une autre histoire pathétique survient dans ses hôpitaux et fait la une des journaux.

Pourtant, la majorité des gens sensés est capable de comprendre qu’il se commet des erreurs dans un hôpital.

Les patients hospitalisés sont de plus en plus vulnérables en raison de leur fragilité et de la complexité croissante des soins. Pas pour rien qu’une hospitalisation sur 18 donne lieu à un événement préjudiciable pour les usagers du système de santé, rapportait une étude canadienne publiée en 2016. Même qu’une fois sur cinq, une première bavure médicale en entraînera d’autres, souligne cette étude de l’Institut canadien d’information sur la santé.

Oui, il se commet des erreurs dans les hôpitaux. C’est inévitable.

Encore faut-il avoir le courage de les admettre. Et la meilleure manière de le faire, c’est de documenter avec rigueur l’ensemble des incidents et accidents qui surviennent dans les hôpitaux. Certaines provinces ont même adopté des lois ou des politiques obligeant la déclaration de tels incidents. C’est le cas du Manitoba… et du Québec.

Pourtant, après le décès tragique et évitable de Marc-André Maxwell à l’hôpital de Gatineau, en décembre 2015, personne n’a jugé bon de remplir un rapport d’incident après l’échec des procédures de réanimation. Une lacune relevée par le commissaire aux plaintes du CISSS de l’Outaouais, Louis-Philippe Mayrand, dans son rapport.

Si on veut que le réflexe de blâmer les personnes impliquées dans telles tragédies cède la place à une culture d’ouverture et d’apprentissage, il faudra pourtant avoir le courage de les documenter. C’est encore le meilleur moyen d’en tirer des leçons et de rendre de véritables comptes à la population.

Patrick Duquette

Trop de morts évitables

CHRONIQUE / Non, Marc-André Maxwell ne devait pas mourir à l’hôpital.

Mais il est mort pareil, asphyxié par ses propres sécrétions alors qu’il était sous sédation, les mains et les pieds attachés à son lit de l’Hôpital de Gatineau. Une vision d’horreur qui hante encore sa veuve, deux ans après les faits.

Le plus troublant, le plus inexplicable aussi, c’est que l’homme de 50 ans, en bonne santé malgré son alcoolisme, est mort sous les yeux d’un préposé aux bénéficiaires qui avait comme seule et unique tâche de veiller sur lui — notamment pour éviter qu’il s’étouffe avec ses vomissures.

Même s’il était au chevet de M. Maxwell, le préposé aux bénéficiaires a mis au moins dix minutes, dix longues et interminables minutes, avant de réaliser au petit matin que son patient était en arrêt cardiorespiratoire.

Tu lis le rapport de la coroner Pascale Boulay, et tu ne comprends pas ce bout-là. Comment ce préposé a-t-il manqué de s’apercevoir que son patient suffoquait sous ses yeux ? Dormait-il ? Pitonnait-il sur son iPhone ?

Dix minutes, c’est une éternité quand chaque seconde qui passe diminue les chances de survie du patient. C’est un délai inexplicable quand il survient dans un hôpital où le personnel est censé pouvoir intervenir très rapidement pour sauver la vie d’un patient.

Bref, le temps que le préposé aux bénéficiaires allume sur le fait que M. Maxwell est en arrêt cardiorespiratoire, qu’il appelle l’infirmière, que celle-ci déclenche le Code bleu, que l’équipe de réanimation arrive, qu’on détache M. Maxwell qui était sous contention, et qu’on débute les manœuvres… il était trop tard.

« Je m’en veux d’avoir confié la vie de mon mari à l’Hôpital de Gatineau », dira sa veuve. On le serait à moins.

Quand on refait le fil des événements, on comprend la coroner Pascale Boulay d’avoir usé de ses pouvoirs légaux pour demander une enquête policière sur la mort de M. Maxwell.

Même si l’enquête a été fermée sans donner lieu à des accusations, elle a mis en lumière des faits hallucinants cités dans le rapport de la coroner. 

Ainsi, chose étonnante, le personnel de l’aile où était alité M. Maxwell « n’était pas familier » avec le fameux code bleu qui déclenche les procédures de réanimation. 

En outre, une infirmière a négligé de transmettre, d’un quart de travail à l’autre, de l’information cruciale sur l’état du patient. La nuit de sa mort, personne n’est revenu prendre les signes vitaux de M. Maxwell alors que son état exigeait une surveillance accrue.

Pendant une partie de la nuit, seulement deux membres du personnel étaient disponibles pour veiller sur les 35 patients de l’aile du 7e Nord. Pénurie de personnel, vous dites ?

Quant au préposé aux bénéficiaires qui a réagi sur le tard, il n’« avait pas la connaissance » pour reconnaître les signes d’un arrêt cardiorespiratoire. Il ignorait aussi que les ronflements sonores de M. Maxwell étaient un signe précurseur de dépression respiratoire… et qu’il fallait intervenir si le ronflement cessait. Quant à l’infirmière assignée à M. Maxwell, elle était inexpérimentée, alors que l’état du patient exigeait une maîtrise des soins à risques.

La coroner, dont le rôle n’est pas de décider de la responsabilité de chacun dans la mort de M. Maxwell, insiste pour que les préposés aux bénéficiaires soient mieux formés à l’avenir. Elle revient aussi sur l’importance de doter les préposés d’un encadrement professionnel et d’un code déontologique à l’instar d’autres professions médicales.

La ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, devrait y voir. Surtout que Québec compte former prochainement des centaines de nouveaux préposés aux bénéficiaires pour soulager la pénurie de main-d’œuvre dans les établissements de santé.

À mesure que les rapports et les recommandations des coroners s’accumulent sur des « morts évitables » en Outaouais, il devient difficile de prétendre que des cas comme M. Maxwell sont des événements isolés.

Ces morts tragiques soulèvent de sérieuses questions quant aux conséquences de la réforme Barrette sur la qualité des soins offerts dans les hôpitaux de l’Outaouais. 

De ce point de vue, c’est le ministre de la Santé qui a des comptes à rendre.

Patrick Duquette

La science du kilogramme

CHRONIQUE / Je ne verrai plus jamais la balance de ma salle de bain de la même manière.

Tu montes dessus, tu t’étonnes : comment ça, 85 kilos ? Ça se peut pas ! Tu en redescends sans réaliser que ton poids est défini par rapport à un petit objet qui pèse exactement un kilo et qui est conservé précieusement dans un endroit secret, en France.

L’étalon de mesure du kilo, c’est un cylindre de platine et d’iridium qui date de 1889. De la taille d’une balle de golf, il est entreposé à Sèvres, sous une triple cloche de verre censé le préserver des altérations du temps.

On l’appelle le Grand K et c’est par rapport à ce prototype qu’on mesure la masse de toute chose dans l’univers — que ce soit notre poids, un atome ou le soleil.

Or pour des raisons qu’on s’explique mal, le poids de cet étalon de mesure varie par rapport aux copies qu’on en a faites. Pas beaucoup : environ un microgramme par année. Presque rien. Mais c’est embêtant pour les marchands d’or, les pharmaceutiques ou les météorologues qui ont besoin de mesures ultraprécises pour travailler.

Bref, le kilogramme repassera bientôt à la pesée.

Les experts du comité international des poids et mesures (CIPM) se sont déclarés favorables à une redéfinition du kilogramme qui entrera en vigueur en mai 2019.

Comme d’autres mesures internationales, le kilo sera redéfini à partir d’un calcul mathématique. Ce sera plus pratique. Les pays pourront fabriquer leurs propres étalons, sans avoir à se battre pour mettre la main sur une des rares copies officielles.

Dans le cas du kilo, le calcul fera appel à la physique quantique. Plus précisément à une de ses données fondamentales : la constante de Planck, définie par un petit h.

Autrement dit, le petit h servira à définir le grand K. Vous me suivez ?

C’est là que nous, les Canadiens, entrons en jeu.

Parce que le calcul de la constante de Planck est une affaire compliquée. Les scientifiques du monde entier s’acharnent depuis 30 ans à la calculer. Il faut des équipements sophistiqués pour y parvenir.

Or dans un laboratoire souterrain du Conseil national de recherche du Canada (CNRC) à Ottawa, des chercheurs ont réussi à calculer le h avec le plus faible degré d’incertitude jamais obtenu.

Ils ont battu tout le monde dans cette course mondiale vers la précision. Les Américains, les Français, les Allemands…

Le chiffre du CNRC atteint un degré de précision de 9,1 parties par milliard — ce qui équivaut à déterminer le nombre de cheveux sur la tête de 1100 personnes, à un cheveu près.

Tout ça grâce à une balance de Kibble, un appareil d’un demi-million de dollars, acquis à prix d’aubaine auprès des Britanniques. Une balance si sensible qu’elle réagit aux vibrations d’un tremblement de terre à l’autre bout du monde.

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D’ailleurs, quand un séisme a secoué la Virginie, l’an dernier, les chercheurs du CNRC étaient en train de prendre des mesures pour déterminer la constante de Planck. « On peut dire que ce jour-là, les Américains ont gâché notre travail », rigole Carlos Sanchez, chef d’équipe au CNRC.

La balance est installée dans une cavité protégée par des murs d’un mètre d’épaisseur qui servait jadis à des expériences de physique atomique. On dirait une balance classique, avec deux plateaux. Mais toutes sortes d’instruments de mesure électromagnétiques et optiques y sont reliés.

Chaque séance de pesée se fait sous vide et exige des semaines de préparation minutieuse. Les calculs doivent tenir compte de subtilités infimes, comme les changements gravitationnels causés par la lune ou la quantité d’eau dans le sol après la fonte des neiges.

Pourquoi consacrer autant d’argent et d’efforts à ajouter une ou deux décimales de précision à une constante mathématique ?

Les travaux du CNRC permettront de mieux définir d’autres unités de mesure comme l’ampère, le Kelvin ou la mole. « Il ne s’agit pas que du kilogramme, mais de tous les systèmes de mesures », répond Barry Wood, chercheur associé.

« On parle du kilo, mais c’est la science en général qui avance quand on peut mesurer des choses avec un tel degré de précision. Ça ouvre la voie à de nouvelles découvertes », ajoute Ralph Paroli, directeur général, sciences des mesures et étalons au CNRC.

Par contre, désolé de vous décevoir, ça ne changera rien à votre poids...

Patrick Duquette

Le jeu de la provocation

CHRONIQUE / Dans le fond, les propriétaires d’armes à feu ont gagné. Ils ont joué la carte de la provocation et les médias se sont intéressés à leur cause. C’est tout ce qu’ils souhaitaient…

Une centaine de propriétaires d’armes à feu, en croisade contre le registre, projetaient d’organiser une manifestation à Montréal, samedi prochain, dans un parc qui commémore la tuerie de Polytechnique, le 6 décembre 1989.

Vous avez bien lu, ces gens voulaient manifester contre le registre des armes sur un lieu érigé à la mémoire des 14 femmes tuées par Marc Lépine. Tout ça, 4 jours avant le 28e anniversaire de la tragédie. Ce n’est ni le lieu ni le moment, dites-vous ? Comme vous avez raison !

C’est un peu comme si des membres de la NRA, aux États-Unis, décidaient d’aller manifester en faveur du port d’armes à l’école primaire Sandy Hook, là où un homme armé a abattu 26 personnes, dont 20 enfants, en décembre 2012. N’importe quelle personne dotée d’une once de jugement comprend que ce ne n’est pas le lieu approprié pour le faire.

« On aurait bien aimé faire la manifestation dans un sous-sol d’église de Maniwaki, mais personne n’en aurait parlé », a expliqué à LaPresse+ Guy Morin, vice-président de Tous contre un registre des armes à feu et organisateur de l’événement. Après une telle déclaration, difficile de voir autre chose que de la pure provocation de la part d’une organisation en mal de publicité.

Le plus triste, c’est le manque de respect aux familles des victimes de la Polytechnique qui se rendent chaque année, place du 6-Décembre-1989, pour partager leurs souvenirs et leur tristesse. « C’est comme nous cracher en plein visage », a décrié Suzanne Laplante-Edward, dont la fille Anne-Marie est morte lors de la tuerie.

L’organisateur de la manif a soutenu que le choix de ce lieu de mémoire et de recueillement était délibéré. « Le seul but, a dit Guy Morin, c’est d’attirer l’attention et de démontrer que Poly se souvient (un groupe de pression qui milite pour un contrôle plus strict des armes) utilise chaque année l’événement de la Polytechnique pour ramasser de l’argent et défendre son agenda. »

Même à supposer que ce soit vrai, ce n’est pas en faisant à son tour la récupération politique d’une tragédie innommable que son organisation gagnera en crédibilité et en légitimité au sein de la population.

Comme bien des gens, je me rappelle exactement où j’étais et ce que je faisais le 6 décembre 1989. J’habitais Montréal, j’étais messager à vélo (même l’hiver !). En revenant à l’appartement que je partageais avec mon frère, j’avais suivi, incrédule, les reportages de la tuerie sur notre petite télé en noir et blanc.

Le jeune idéaliste que j’étais à l’époque était médusé d’apprendre qu’un gars avait tué 14 femmes parce qu’il haïssait les féministes. Je découvrais brutalement que la bataille pour l’égalité homme-femme était loin d’être gagnée. 

Presque 30 ans plus tard, on dénonce sur toutes les tribunes les agressions et les comportements inappropriés à l’endroit des femmes. On se dit que la civilisation progresse. Et elle avance, à en juger par tous les gens qui ont dénoncé sur les médias sociaux les organisateurs de la manifestation — y compris de nombreux propriétaires d’armes à feu qui refusent de s’associer à ce genre d’événement — du moins à l’emplacement choisi.

En fin de journée mardi, les organisateurs ont annoncé qu’ils déplaçaient le lieu de la manifestation. Ils donnent l’impression de se rallier à l’opinion générale. Dans les faits, ils viennent de s’assurer d’une publicité qu’ils n’auraient pas obtenue autrement. Parlez-en en mal, parlez-en en bien, mais parlez-en, disait l’autre...

Patrick Duquette

Sortir du cadre

CHRONIQUE / Très enrichissantes, ces discussions amorcées par Tourisme Outaouais en vue de faire de Gatineau une vraie porte d’entrée du Québec pour les touristes de l’extérieur.

Je pense même qu’on devrait en profiter pour admettre une fois pour toutes qu’il faut parler d’Ottawa-Gatineau comme d’une seule région.

Pour les touristes qui arrivent de France, de Grande-Bretagne ou d’Allemagne, les frontières entre nos deux villes n’ont aucune espèce d’importance.

Et peut-être qu’il faut en tirer une leçon comme Gatinois nous qui vivons et dormons à Gatineau, qui envoyons nos enfants à la garderie et à l’école au Québec, mais qui travaillons pour la plupart en Ontario.

Peut-être que la solution pour aviver le sentiment d’appartenance des gens de Gatineau, c’est de cesser de se voir comme des résidents d’une ville, mais comme faisant partie d’un ensemble plus large qui est la région d’Ottawa-Gatineau.

Le succès des fêtes du 150e est en train de nous démontrer ce qui se passe quand on raisonne comme une seule et grande entité au lieu de se voir comme des villes et des provinces différentes.

On a déjà commencé à le faire davantage en transport en commun et en développement économique. Le tourisme est un autre domaine où Ottawa et Gatineau ont tout intérêt à s’entendre.

Avec le succès des Mosaïcultures et de Volta, Gatineau a même démontré qu’elle pouvait à l’occasion damer le pion à Ottawa, sa célèbre voisine, en termes de succès touristique.

Même les tours Brigil, un projet controversé pour toutes sortes de bonnes raisons, part de cette même logique tout à fait légitime, que Gatineau et l’Outaouais doivent prendre davantage leur place dans la région de la capitale.

Avec les célébrations de 2017, Ottawa a été forcé de regarder ce qui se fait de bien de l’autre côté de la rivière. Il y a là un momentum à exploiter pour les gens de l’Outaouais.

Je pense que Tourisme Outaouais fait bien de profiter de ce moment de lucidité collective pour essayer de créer quelque chose de plus permanent, que ce soit une vraie porte d’entrée du Québec ou autre chose.

J’aime beaucoup cette idée qui est ressortie de la rencontre de mardi dernier à la Ferme Moore et qui rassemblaient une centaine des principaux acteurs touristiques, d’affaires et culturels de la région.

On suggérait à Tourisme Outaouais de miser sur la cohabitation entre les cultures francophones, anglophones et autochtones. C’est vraiment une particularité propre à notre région, en plus d’être foncièrement… canadien.

Pas de doute que d’un point de vue touristique, il y a là un filon intéressant à explorer.

Ce débat sur la porte d’entrée est une belle occasion de laisser tomber nos frontières parfois imaginaires. Il faut cesser de rester « pogné dans le cadre », comme l’a si bien résumé la directrice de Tourisme Outaouais, France Bélisle.

J’espère qu’on saura la saisir.