Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau s'est fait apostrohpé lors de sa présence au Parc Jarry lors de la fête nationale.

Pas assez fou pour mettre le feu…

CHRONIQUE / …Pas assez fin pour l’éteindre. Onil ne l’avait probablement pas créée, cette image. Sagesse populaire. Le propriétaire du dépanneur perdu sur la route vers Saint-Edmond-de-Grantham, où j’ai grandi, est aux années 70 ce que les éthiciens sont aux XXIe siècle.

Justin Trudeau n’a pas mis le feu en se présentant lors de quelques activités célébrant la Fête nationale du Québec le 24 juin. Bien qu’hostile à lui donner une portée légale, le parlement du Canada a reconnu l’existence de la nation québécoise. Cette nation inclut les gens de toutes origines, de toutes confessions religieuses, de toutes allégeances politiques et pas mal de gens qui ne se catégorisent pas volontiers. Ils suivent en général d’un œil distrait l’actualité et tracent consciencieusement un X dans le cercle choisi aux quatre ans. On n’est pas moins Québécois si on est né en Syrie, ne comprenant pas le français et baragouinant l’anglais entre deux prières à Mahomet que si on est né de parents full francos, cathos et patriotes. Il suffit de vouloir vivre au Québec et c’est à la société d’accueil de convaincre d’adopter un ensemble de valeurs communes : la connaissance du français, l’égalité des sexes, la laïcité de l’État, la primauté du droit, la diversité sexuelle, la liberté d’expression…

Pour Justin Trudeau, la question ne se pose donc pas. Il est aussi québécois que vous et moi. Il a tout autant le droit de célébrer la Fête nationale des Québécois que quiconque, au risque de préférer l’appeler la Saint-Jean-­Baptiste. Comme premier ministre du Canada, en poste grâce à un important support des électeurs du Québec, je nous imagine mal l’y accueillir autrement qu’avec politesse.

Bien sûr, il y a eu le 24 juin 1968. Manifestation, émeute, arrestations, matraquage honteux de Pierre Bourgault, arrogance de Pierre Trudeau. Les Canadiens français devenaient Québécois et se libéraient avec vigueur d’une domination anglaise qui les avait relégués pendant deux siècles au rang de majorité asservie sur son propre territoire. La Révolution tranquille allait peut-être mener à l’indépendance d’un peuple qui se définissait enfin comme tel.

Sauf que ce peuple a dit non en 1980 et a de nouveau dit non en 1995. On pourrait espérer qu’il y revienne, mais on ne peut pas prétendre qu’on lui interdise d’exercer son droit à l’autodétermination. L’Espagne réprime ce droit de la nation catalane au rythme de chants fascistes. Rien de tel ici. Les Québécois ont renoncé deux fois à l’exercice de leur pleine souveraineté, quitte à l’embrasser à bras-le-corps une prochaine fois. La tenue de ces consultations est en soi un exercice, une preuve de ce droit. Donc 2018 n’est pas 1968.

Il est alors saugrenu de se faufiler à travers une foule pour se rendre tout près de Justin Trudeau, l’invectiver au nom d’un peuple opprimé et le sommer de quitter les célébrations de la Fête nationale. C’est une approche politique qui a vécu. Foulard, drapeau patriote dont une déclinaison gênante a la particularité d’arborer une arme à feu, cris et injures oscillant entre l’exclusion de l’autre et la victimisation de soi. Personne ne scande plus le «peuple à genoux» à part à la Messe de minuit.

Il n’est pas plus fin de répondre à Mathieu Brien en l’accusant d’intolérance. Intolérance de quoi? Je comprends que le premier ministre ait la victimisation aussi facile que la larme, mais je cherche encore en quoi l’invective de Mathieu Brien est de l’intolérance. Inappropriée, oui, mais intolérante? Envers quelle minorité religieuse, culturelle ou sexuelle, quelles victimes, quels opprimés?

Il n’est pas plus fin que l’entourage du premier ministre ne s’assure pas que les choses en restent là. On a commenté un peu dans les médias. Personne n’a soutenu Brien. Fin de l’histoire. Pourtant, les autorités ont procédé avec des charges criminelles d’entrave au travail d’un agent de la paix. L’accusation est abusive et porte des conséquences inacceptables à l’encontre des droits démocratiques de Mathieu Brien, incluant la suspension de sa capacité de militer et de voter. Ben voyons!  

Mathieu Brien et son avocat, Marc Michaud, ne laisseront pas passer pareille occasion de faire un tour de kodak : les voici arborant des maillots où figure Justin Trudeau affublé d’oreilles à la Mickey Mouse. Ils profiteront de l’occasion pour dénoncer, à juste titre si ça devait être prouvé, un traitement incorrect de la part des autorités policières lors de son arrestation. Cette cascade de bavures n’a-t-elle pas assez duré?

Le Bloc québécois, dont Mathieu Brien est un militant, trouve la patate bien chaude et s’abstiendra activement de commenter. La plaie du départ forcé, mais nécessaire, de Martine Ouellet est encore vive. Pourtant, ayant gagné dix sièges au sein du Parlement du Canada lors des élections de 2015, sous une autre direction, il serait bien délicat pour les bloquistes dont la vie ne tient qu’à un fil de jouer les victimes privées d’une tribune. Il n’est pas moins dangereux de s’associer ou de défendre publiquement des émules de la croisade destructrice de madame Ouellet qui a causé l’éclatement du parti. Ils s’en tiendront à la reconstruction et à la réconciliation discrète jusqu’au 1er octobre.

Il revenait donc à Justin Trudeau de clore l’épisode sans arrogance ni complaisance. Personne n’y gagne. Pas même lui. Cet acharnement pourrait lui coûter quelques-uns de ses étonnants appuis québécois dont il aura grand besoin pour garder son job s’il faut en croire les sondages. Pas assez fou pour mettre le feu, disait Onil… mais pas assez fin pour l’éteindre.

Le gagnant…

Mathieu Brien qui aurait déjà dû être relégué à l’oubli et aux photos nostalgiques de l’époque d’Option nationale et de Martine Ouellet. Belle occasion de nuire encore un peu.

…et le perdant

Justin Trudeau qui manque une belle occasion de faire preuve de hauteur. Les Québécois de toutes allégeances politiques lui en sauraient gré et sa popularité y gagnerait.