Un pèlerinage sur les chemins de Compostelle ne s’est pas terminé comme prévu pour Maryse Cantin et Michel Lévesque dont la route est maintenant celle de la résilience.

Partir à pied, revenir paralysée

CHRONIQUE / Tous les marcheurs vous le diront, on ne revient jamais exactement comme avant des chemins de Compostelle, un voyage principalement intérieur.

Maryse Cantin y rêvait depuis l’adolescence.

«Je voulais partir avec seulement l’essentiel pour aller à l’essentiel.»

La femme s’est décidée en juin 2016, l’année de ses 50 ans. L’occasion était belle d’aller à la rencontre de soi et des autres tout en franchissant des centaines de kilomètres à pied.

Son mari lui emboîtant le pas, Maryse a quitté Trois-Rivières pour l’Espagne avec son sac à dos et ses bottes de randonnée. Elle est revenue dans un avion-ambulance, couchée sur une civière, paralysée, intubée et gavée.

Alors que la dame se pensait exactement là où elle avait toujours voulu être, la fatalité l’attendait au détour d’une route pourtant bucolique.

L’espace d’une fraction de seconde, la marcheuse s’est retrouvée au mauvais endroit, au mauvais moment, frappée de plein fouet par une énorme balle de foin sortie de nulle part.

Devenue tétraplégique, Maryse Cantin se déplace aujourd’hui en fauteuil roulant.

Effectivement, sa vie n’est plus la même depuis cet inoubliable périple à Compostelle.

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C’était au matin du 28 juin 2016. Maryse Cantin et Michel Lévesque venaient de passer la nuit dans un petit village surplombant des paysages spectaculaires, près de Triacastela.

«De toute beauté! C’est comme si nous avions vu le paradis avant l’accident.»

À la sortie du village, la route se divisait en deux embranchements. Un sentier montait vers une terre agricole, l’autre descendait en direction du chemin emprunté par les marcheurs de Compostelle.

C’est dans celui-ci que le couple s’est naturellement engagé sans savoir que le fermier du coin s’activait un peu plus haut, dans son champ, à décharger des balles de foin.

Les deux marcheurs n’ont jamais vu arriver l’énorme ballot qui, dans sa course folle, a roulé par-dessus le muret camouflé par des herbes hautes et denses.

Comme un malheur qui tombe du ciel, la balle de foin a plongé une quinzaine de pieds plus bas, heurtant brutalement Maryse avant de rebondir sur Michel.

Si l’homme en a été quitte pour des contusions osseuses à une jambe, son épouse a été sévèrement atteinte au niveau de sa moelle épinière.

«Il y a eu deux lésions, l’une dorsale, l’autre cervicale», précise celle qui a été quatre jours entre la vie et la mort avant de se réveiller, son mari à son chevet.

« Tu as eu un grave accident.»

La femme n’avait aucun souvenir d’avoir traversé une route. C’était une voiture? Un camion?

«Non. Tu as reçu une balle de foin de 500 kilos», a continué Michel Lévesque qui a eu la délicate tâche d’ajouter: «Tu es tétraplégique.»

Sa conjointe savait exactement ce que ça voulait dire, ce qui l’attendait pour les jours, les semaines, les mois, les années et le reste de sa vie à venir.

Maryse Cantin est ergothérapeute.

Avant cette impensable collision entre elle et l’injustice du sort, son travail consistait justement à aider des gens limités physiquement à atteindre leur plein développement. Depuis 28 ans, la professionnelle de la réadaptation leur répétait qu’ils pouvaient être heureux, malgré leur handicap.

Là, elle était dans un autre pays, couchée et immobile sur un lit d’hôpital. L’intervenante venait de changer de camp. Elle était maintenant une patiente, une femme paralysée des deux jambes et des deux bras.

«Je suis vivante. J’ai toute ma tête. J’avance.»

Maryse Cantin se compare à un cordonnier déchaussé, mais certainement pas mal chaussé.

«Tout ce que je suis depuis longtemps m’a servie», dit-elle lorsqu’on louange sa capacité à surmonter cette épreuve hors du commun.

Sa longue réadaptation s’est terminée en décembre dernier. Pendant cette année et demie, la maison a été agrandie et transformée pour lui permettre de se déplacer librement avec son fauteuil roulant.

Matin et soir, une préposée s’y présente pour aider Maryse à se laver, à s’habiller et à se déshabiller.

Il n’y a aucune amertume dans sa voix. Ni envers la situation, encore moins à l’endroit du fermier. Elle n’a pas intenté de poursuites judiciaires. Un arrangement a été conclu avec les assureurs de celui-ci.

«Qui n’a jamais commis une négligence?» demande la femme qui parle ouvertement de sa foi pour expliquer la paix qui l’habite, une véritable grâce à ses yeux.

«Je n’ai pas connu une seule journée de découragement. Je n’ai pas versé une seule larme», affirme Maryse Cantin.

«Il y a des gens qui n’ont pas la foi et qui s’en sortent drôlement bien, mais je pense que nous, on s’en est sortis beaucoup mieux», souligne Michel Lévesque qui sera bientôt ordonné diacre.

Le conseiller pédagogique au Cégep de Trois-Rivières avait amorcé son cheminement avant leur pèlerinage en Espagne. La tournure tragique de l’aventure n’a rien changé à ses convictions.

Certains leur ont déjà demandé: «Vous n’en voulez pas à Dieu pour ce qui est arrivé?»

«C’est un accident», répète doucement Maryse qui est tentée de croire que sa sérénité lui a permis de récupérer plus rapidement. «L’amour donne des ailes. Elle allège le fardeau.»

Deux ans plus tard, ces marcheurs de Compostelle estiment que c’est maintenant à eux de tracer leur voie. Aller à l’essentiel, rappelle Michel, c’est partir de ce point de départ...

«Dans la vie, il y a des malheurs et des souffrances. C’est inévitable. La seule façon de les affronter, c’est de dire oui à la vie qui va s’occuper de mettre les bonnes personnes sur notre chemin, au bon endroit et au bon moment.»