En 2003, Daniel Crépeault et son frère Richard s’étaient arrêtés sur le bord de la Jacques-Cartier pour se rafraîchir pendant une sortie à vélo, avant que Richard ne sombre au fond de l’eau.

Où étiez-vous le 24 juin 2003?

CHRONIQUE / Vous faisiez quoi vers midi le 24 juin 2003?

Daniel Crépeault, lui, s’était arrêté avec son petit frère sur le bord de la rivière Jacques-Cartier pour se rafraîchir. C’était canicule. «Il faisait très chaud. On s’est dit qu’on allait se baigner un peu avant de remonter sur nos vélos.»

Ils ont emprunté un petit sentier près du pont, chemin Redmond, ils n’étaient visiblement pas les premiers à passer par là. Ils sont descendus et ils ont marché le long de la rive jusqu’à une petite plage. «Il y avait une femme avec deux jeunes enfants. Ils jouaient dans le sable.»

Le niveau de l’eau était bas. Daniel est entré dans la rivière le premier, il a nagé jusqu’à l’autre côté, son frère a suivi, s’est arrêté sur une roche. «Après, je me suis laissé descendre avec le courant, je suis passé devant mon frère et j’ai retraversé la rivière avant la ligne des remous. Quand je suis remonté sur la plage, la dame avec ses enfants m’a dit que c’était dangereux où j’étais passé.»

Daniel a mis son frère en garde. «Je lui ai dit de remonter vers le pont ou par les roches, de s’éloigner de l’endroit où c’était dangereux.»

Richard a «sauté», peut-être glissé.

«Il s’est mis à crier... «Viens me chercher, Daniel, viens me chercher!» J’ai sauté dans l’eau, j’ai nagé jusqu’à lui et j’ai tendu les bras, mais il ne réagissait pas. Je l’ai pris pour le ramener, il a calé deux fois, j’ai réussi à le ressortir... il a calé une troisième fois et là... c’est moi qui allais y passer. J’ai essayé de le prendre par la tête, je n’y arrivais pas. Je l’ai échappé, il a coulé...»

À quelques dizaines de pieds du but.

Daniel a rejoint la plage, il s’est dit qu’il irait reprendre des forces, qu’il plongerait pour aller le chercher. «Je n’avais pas beaucoup de temps, je calculais le deux minutes qu’une personne peut passer sans respirer... Il y a deux gars qui sont sortis du bois, ils m’ont dit : «Toi, tu restes ici. Tu en as assez fait.»

Il a levé la tête et vu ce qu’il aurait tellement voulu voir une minute plus tôt. «C’est le miracle que j’attendais, un kayak. Ils sont arrivés une minute trop tard. Je leur ai dit : “Mon frère est ici”, je savais où il était, mais eux sont allés plus loin, ils pensaient qu’il avait été emporté par le courant.»

Ils sont revenus à l’endroit que pointait Daniel. «Il y en a un qui a mis sa pagaie au fond, il a dit : “Je l’ai trouvé”...»

Daniel savait qu’il était trop tard. 

Deux femmes se sont approchées de lui, celle qui était avec les deux enfants et une autre qu’il n’avait pas vue. «C’est comme deux mères. Elles m’emmènent à l’écart, personne ne me voit. Et là... je peux pleurer, je pleure. Je sais qu’il est mort. Je viens de perdre mon frère, mon ami. Je suis l’aîné, je ne ramène pas mon petit frère...»

Richard avait 47 ans, une femme et deux enfants.

Daniel vit avec le souvenir de cette journée depuis 15 ans, «c’est le pire des drames de ma vie».

Depuis 15 ans, Daniel pense aussi à ceux qui ont été témoins du drame, aussi impuissants que lui. «Je pense à la femme qui était avec les deux enfants, à cette autre femme. À ce couple à qui j’ai parlé quand j’ai traversé, à l’autre couple qui était sur la grosse pierre... Ils ont tout vu. Il y a les kayakistes aussi. C’est sûr qu’eux autres aussi ils sont tous restés marqués par ça. J’aimerais les retrouver, leur dire merci.»

Boucler la boucle.

Il m’a raconté son histoire pour ça, pour retrouver ces gens qu’il n’a jamais revus.

Il a eu des nouvelles d’un couple quatre jours après le drame. Une lettre envoyée par télécopie, il ne se rappelle plus trop comment il l’a reçue. Daniel l’a toujours conservée, il m’en a remis une copie. Un message manuscrit. Sans adresse de retour ni numéro de téléphone.

«Lettre à Richard Crépeault,

Ce mardi 24 juin 2003, nous avons été témoins de cette tragédie.

Nous t’avons vu partir dans les eaux de la rivière, nous ne pouvions rien faire, car nous étions trop loin pour te secourir. Sache que si nous avions pu plonger au fond de l’eau pour te sauver, nous l’aurions fait.

Pris de panique en constatant ton décès, nous sommes remontés à notre chalet. J’ai pleuré et je pleure encore mon impuissance. Cet événement a changé ma vision de la vie à tout jamais.

Du haut du ciel, apporte ton pardon à ton frère qui a su avec courage vouloir sauver ta vie et donne tout l’amour à ta famille.

Nos condoléances à tous et repose en paix.

Katy et Serge»

En haut à gauche de la feuille, un numéro de télécopie, le nom d’un commerce, le Bistro central 299. Par la magie d’Internet, quelques clics de souris, j’ai retrouvé un texte du Soleil, le 9 août 2003, de bons mots pour deux nouveaux restaurateurs de la rue Saint-Paul qui viennent de se lancer en affaire.

Leurs noms, Serge Pelletier et Katy Gendron. 

Je suis retournée mercredi avec Daniel à l’endroit exact où son frère s’est noyé, il y était retourné une seule fois, en 2006. Il m’a raconté le drame comme il l’a vécu, en revoyant tous ceux qui étaient là. Sur l’autre rive, sous les arbres, sur la grande pierre. Cette femme, pas tellement grande, avec les deux jeunes enfants, juste ici.

Et là, «près de l’écume, où l’eau change...»

Richard.

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