Les résultats de l’enquête origine-destination menée par le ministère des Transports permettront d’en apprendre davantage sur les déplacements des gens dans la région de Québec.

Où êtes-vous allé vendredi dernier?

CHRONIQUE / La frénésie pour un troisième lien repose sur l’hypothèse que celui-ci attirerait suffisamment de voitures pour soulager la circulation sur le réseau routier de Québec.

La frénésie, que Larousse définit par «violent engouement pour quelque chose», repose aussi sur le dogme qu’une ville a absolument besoin d’une autoroute périphérique.

La seule façon d’en avoir le cœur net est d’obtenir un portrait à jour des déplacements dans la région de Québec. Savoir qui va où et à quelle heure.

C’est précisément ce que vise l’enquête origine-destination (EOD) menée cet automne par le ministère des Transports. Les résultats de cette enquête seront décisifs pour l’étude d’opportunité d’un troisième lien.

Le dernier portrait fiable des déplacements à Québec date de 2011. Il saute aux yeux que la circulation s’est alourdie depuis, mais cela ne démontre pas l’utilité d’un troisième lien à l’est (ou ailleurs). Le portrait devra être plus précis. 

En date de mercredi, 33 500 ménages de l’agglomération de Québec avaient répondu à l’enquête sur un objectif de 40 000. 

S’ajoutent 15 490 courtes entrevues de style: «D’où venez-vous, où allez-vous?», menées auprès de conducteurs de l’extérieur interceptés à leur entrée à Québec lors de l’enquête Cordon, pour reprendre le jargon du ministère. 

Les entrevues par téléphone et la cueillette de données en ligne se terminent mercredi prochain. Si l’objectif de réponse est atteint, plus de 10% des 380 000 ménages des 42 villes de la grande région de Québec auront participé à l’enquête.

Ça fait beaucoup de monde et ça donne à la recherche une force probante bien supérieure à celle d’un sondage.

Pour obtenir 33 500 réponses, il a fallu joindre près de 90 000 ménages, ce qui donne une idée de l’ampleur du travail. 

En 2011, 26 441 ménages avaient répondu à l’enquête du ministère des Transports. La cuvée 2017 a déjà dépassé ce chiffre.

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Le hasard a voulu que mon adresse sorte à la loterie du ministère.

L’invitation est entrée par courrier la semaine dernière. Je suis allé y répondre lundi sur le site Internet de l’EOD, le jour même où la ministre annonçait l’étude sur le troisième lien.

– Où êtes-vous allé vendredi dernier? 

– Vendredi? 

Zut! Je venais de tomber sur un mauvais jour. Je veux dire, un jour non représentatif des déplacements de mon «ménage».

Nous étions en congé ce vendredi. Mais la consigne était formelle. Répondre pour le jour indiqué, peu importe qu’il soit ou pas représentatif. J’ai fait selon la règle.

J’y dû y mettre une bonne demi-heure. C’est long, mais c’est le prix à payer pour une étude sérieuse. Et puis j’avais le sentiment de faire œuvre utile.

Il m’a fallu détailler pour chaque membre du «ménage» les lieux habituels de destination (travail, études) et les déplacements de ce vendredi. 

Lieu, motif, heure de départ, temps de déplacement, heure de retour. Combien de personnes dans la voiture, où avez-vous stationné, avez-vous payé le stationnement?

J’ai vu que le questionnaire était vigilant. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de déplacement vers le travail ou l’université ce jour-là? Le membre du «ménage» était-il en congé ou avait-il des cours à distance? 

J’ai tout dit. Tout dit, mais rien qui puisse nourrir l’argumentaire d’un troisième lien. 

Personne dans mon «ménage» n’était allé sur la Rive-Sud ce jour-là. Et même les jours où nous y allons, nous avons le luxe de ne pas devoir traverser aux heures de pointe. Tous n’ont pas cette chance. 

Je n’ai rien donné non plus qui puisse nourrir l’argumentaire d’un transport en commun structurant. Mes déplacements de ce jour-là étaient atypiques et pas dans les axes envisagés pour le SRB ou autre projet à venir. 

Il reste à espérer que l’enquête ne sera pas tombée seulement sur des atypiques.

Ce que l’EOD ne mesure pas, c’est l’appétit des répondants pour d’autres modes de transport que l’auto. 

Pas de question du genre: vous êtes allé au travail en voiture et avez payé du stationnement; auriez-vous pris le transport en commun si ça avait été gratuit ou aussi rapide que l’auto? Seriez-vous allé à vélo s’il y avait eu une piste sûre et directe et l’accès à une douche à l’arrivée?

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J’ai parlé d’opportunisme dans ma chronique du début de semaine sur l’étude d’opportunité d’un troisième lien. Je le crois encore.

La façon dont le gouvernement présente et utilise cette étude pour racoler les partisans d’un troisième lien suinte la partisanerie et le clientélisme.

J’avoue cependant avoir été agréablement surpris par la qualité du «devis» de recherche qui va bien au-delà de la seule promotion d’un troisième lien autoroutier. 

Le mandat du consultant sera d’examiner des scénarios de troisième lien, mais aussi de «favoriser l’utilisation du transport collectif» et «l’optimisation des liens existants»: corrections au réseau routier, voies réversibles sur le pont Laporte, meilleure utilisation des voies ferrées et des traversiers, etc.

Le consultant devra s’intéresser à des solutions technologiques de «transport intelligent» et à la «gestion de la demande». On pense ici au télétravail, aux horaires flexibles, aux tarifications et péages, etc.

Il faudra mesurer les impacts sur l’environnement, l’étalement urbain, les terres agricoles, le paysage, les sites culturels et la dynamique de la construction résidentielle et commerciale. 

Les solutions proposées devront viser le court, le moyen et le long terme, et être «inspirées d’expériences reconnues pour leur efficacité», prévient le devis. 

Faut-il y voir un avertissement contre la tentation des nouvelles autoroutes, dont l’impuissance à lutter contre la congestion a souvent été démontrée?

Si j’ai bien compris, le consultant devra ausculter tous les angles et enjeux soulevés depuis des années dans les débats publics sur la mobilité et l’aménagement urbain. 

C’est ambitieux et avec un mandat aussi large, il y a un danger évident de noyer le poisson du troisième lien.

À moins que ce soit ce que cherche au fond le gouvernement, noyer le troisième lien, tout en soutenant le contraire pour des raisons électorales. L’avenir finira par nous le dire.

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Je n’étais pas convaincu de la nécessité d’une étude sur un troisième lien, mais puisqu’il y en aura une, je préfère ce mandat, large et intelligent, à un mandat limité qui aurait enfermé la réflexion dans le corridor étroit d’un tunnel ou d’un nouveau pont.