Souriez quand vous voyez des bornes d’information, comme celles qu’on trouve au centre Rideau. Vous êtes peut-être observé.

Nous ne sommes pas des cobayes

CHRONIQUE / Big Brother n’est pas toujours là où on l’attend.

Voilà que des centres commerciaux de la société immobilière Cadillac Fairview se font faits pincer à utiliser des logiciels de reconnaissance faciale à l’insu de leurs clients au Canada. On avait dissimulé des caméras derrière les écrans tactiles des bornes d’information.

Pendant que les clients pianotaient innocemment sur l’écran pour trouver le chemin d’une boutique, d’un café ou d’une librairie, un logiciel recueillait au moyen de cette caméra cachée des informations sur leur âge et leur sexe. Sans leur consentement !

Il s’en est fallu de peu qu’on ne sache rien de cette intrusion à la vie privée. Cadillac Fairview, qui exploite notamment le centre Rideau à Ottawa, s’est fait prendre les culottes baissées dans cette affaire. C’est un client qui a découvert par accident l’existence du logiciel de reconnaissance faciale. Il a aperçu une fenêtre de navigateur demeurée ouverte sur l’écran d’un centre commercial de Calgary. L’histoire s’est vite retrouvée sur les réseaux sociaux et Cadillac Fairview a été sommée de s’expliquer. Ce qu’elle n’a fait à moitié.

Personnellement, l’idée d’être surveillé à mon insu par une espèce de Big Brother, alors que je consulte tout bonnement la carte d’un centre commercial, me rend vaguement paranoïaque. On s’habitue à vivre dans un monde sous haute surveillance. Le moindre clic sur un site Web ou sur un réseau social fournit des informations à quelqu’un, quelque part, sur notre profil. Même si on partage encore beaucoup trop d’informations personnelles sur les réseaux sociaux, il reste qu’on prend conscience de plus en plus des enjeux liés à la protection de la vie privée.

Mais je l’avoue, je ne m’attendais pas à être espionné via une borne d’information dans un centre commercial. En est-on vraiment rendus là ?

Les renseignements personnels sont devenus le nerf de la guerre de l’information. On ne peut plus prendre ces enjeux à la légère. Les partis politiques recensent déjà un tas d’informations sur nous, afin de mieux cibler leur message en campagne électorale. Nos informations personnelles peuvent aider des gouvernements à prendre le pouvoir ou aider des entreprises à faire beaucoup d’argent. On l’a vu avec l’affaire Facebook/Cambridge Analytica le printemps dernier. Des tests psychométriques que Facebook réalisait avec ses membres ont servi à mousser la campagne présidentielle victorieuse de Donald Trump.

Il suffit de jeter un regard vers la Chine pour voir où mène un environnement sans restriction à la protection de la vie privée. Là-bas, des caméras surveillent pas à pas des millions de citoyens, comme le révélait en décembre dernier un fascinant reportage de la BBC.

Cadillac-Fairview n’a pas voulu préciser lesquels, parmi ses 23 centres commerciaux au Canada, étaient équipés de logiciels de reconnaissance faciale. « Nous ne demandons pas le consentement parce que nous ne conservons pas les images », s’est défendu la société. Légal ou pas, cette façon de faire est contraire à l’esprit de la législation sur la protection de la vie privée au Canada qui exige qu’on demande d’abord la permission avant de soutirer des informations de cette nature.

Cadillac Fairview plaide également qu’elle recueille des informations pour améliorer l’expérience client dans ses centres commerciaux. « Utiliser le public pour tester un système revient à le considérer comme un cobaye », a fait valoir John Lawford, directeur général du Centre pour la défense de l’intérêt public, cité par plusieurs médias.

Et justement, nous ne sommes pas des cobayes.