Chronique

Payé pour avoir un plan de meurtre

CHRONIQUE / C’est un raccourci, mais c’est ça quand même, le ministère des Anciens Combattants accorde une indemnité aux vétérans qui ont un plan pour tuer quelqu’un.

Au même titre que des hallucinations.

D’abord, vous devez savoir que les vétérans sont évalués par des psychologues pour savoir à quel point leur carrière a eu des conséquences sur leur santé mentale, à partir du formulaire PEN 6248 de son petit nom. L’idée est d’établir le montant d’argent auquel ils ont droit.

En fait, un ensemble de séquelles sont évaluées, autant physiques que psychologiques, et l’indemnité d’invalidité qui sera versée sera l’addition de tous les montants auquel chacune donne droit. Le montant maximal du dédommagement est de 374 169 $ en 2018, une augmentation de 70 000 $ en quatre ans.

Remis en un seul versement.

Question d’éviter un biais dans l’évaluation de la santé mentale, le PEN6248 est rempli par un autre psychologue que celui qui suit habituellement le vétéran. Par contre, en fonctionnant ainsi, il est plus difficile pour celui qui évalue de déceler ceux qui pourraient être tentés d’amplifier leurs symptômes.

Le formulaire est d’ailleurs disponible dans Internet, ce qui pose problème selon une personne au fait du dossier. «Ils peuvent s’y préparer. Certains en parlent entre eux, ils savent ce qui est payant.»

Souhaitons que ce soit l’exception.

Un barème a été établi à partir du formulaire pour calculer l’indemnité à laquelle chacun a droit. Par exemple, quatre nuits d’insomnie par semaine, ça vaut tant, pareil pour les problèmes de mémoire, de concentration, pour les hallucinations et ainsi de suite. Chacune condition, selon la gravité, équivaut à un certain point de pourcentage. 

Le pourcentage sera par la suite appliqué selon une méthode de calcul au montant maximum permis, ce qui donnera la somme versée au vétéran. Les psychologues ne sont pas au courant des montants exacts associés à chacune des conditions, l’analyse étant effectuée à Charlottetown, où tous les PEN 6248 sont traités. 

Du lot, une des conditions comprises dans le calcul fait sourciller : avoir un plan homicidaire.

Un plan pour tuer quelqu’un.

Ainsi, si un vétéran fomente un meurtre, ses intentions sont associées à un montant d’argent. «Et ce n’est pas un petit montant.» On s’entend, si une personne veut en éliminer une autre, mieux vaut le savoir. Surtout que, si le plan est suffisamment précis, le psychologue a le droit — même le devoir — d’en informer la police.

Mais de là à verser une indemnité?

Je pose la question.

Émis en mars 2015, le formulaire vient d’ailleurs de subir une refonte en profondeur, plutôt une fonte, il est passé de 16 à 8 pages en décembre. Si la «case» plan homicidaire a été reconduite dans la nouvelle version, il semble que les conséquences du syndrome de stress post-traumatique aient été réduites comme peau de chagrin. «La section sur le post-traumatique a été réduite à une question, sur la présence ou non de souvenirs traumatiques envahissants.»

Cela même si le SSPT est un mal répandu chez les vétérans.

Au ministère des Anciens Combattants, on a répondu à mes questions par courriel. «Le questionnaire a été modifié et simplifié. La longueur du questionnaire a été réduite afin d’alléger le fardeau administratif des médecins et améliorer les délais. Ceci devrait permettre des décisions plus rapides pour les vétérans.»

Soit.

J’aurais voulu savoir en vertu de quoi on attribuait un montant pour ceux qui ont des plans homicidaires, je ne l’ai pas su.

Selon les chiffres du ministère, le nombre d’indemnités versées ne cesse d’augmenter, environ 10 % par an depuis trois ans, passant de 57 315 vétérans en 2015-2016 à 69 694 en 2017-2018. On s’attend à ce que ce nombre atteigne 76 600 pour l’année en cours, une hausse qui tourne aussi autour de 10 %.

Et la facture pour Ottawa a explosé, passant de 700 millions l’an dernier à plus de 1,6 milliard cette année, une hausse de 132 %. 

C’est beaucoup d’argent.

Au-delà des critères d’évaluation, d’aucuns déplorent que le fédéral ait choisi, en 2006, de délaisser la rente d’invalidité pour un montant forfaitaire, et plus encore lorsqu’il est question de santé mentale. Mon collègue Baptiste Ricard-Châtelain s’est entretenu en 2010 avec le colonel Patrick B. Stogran, ombudsman, qui mettait de sérieux bémols sur cette façon de procéder. 

Ainsi, «l’idée de donner à un soldat blessé un gros paquet d’argent, surtout s’il a une blessure psychologique et que, probablement, il boit trop et abuse des drogues à cause de ce problème, ce n’est pas brillant» avait-il déploré alors. 

Ça peut nuire plutôt qu’aider.

Et le risque de dilapider le chèque, qui peut frôler les

380 000 $, est réel. «Je ne suis pas un partisan du montant forfaitaire parce que quelqu’un avec une blessure psychologique pourrait [le] dépenser de façon irréfléchie, gaspiller l’argent, et puis ne plus avoir un sou pour assurer sa sécurité financière».

Qu’est-ce qu’on fera pour eux?

Chronique

Une vie dans une boîte à lunch

CHRONIQUE / Quand Matthieu a appris que son père allait mourir, il ne lui a demandé qu’une chose pour se souvenir de lui.

Sa boîte à lunch.

Je suis allée la voir lundi, Matthieu l’avait posée sur la table de la cuisine, une photo de son père à côté. Rien à voir avec les petites boîtes à lunch modernes en imprimé fleuri, qui contiennent à peine un sandwich et un jus et un yogourt grec sans gras. C’est une vraie boîte à lunch de travailleur, immense, solide. 

Comme son père. 

«Il était plus grand que nature.»

André Paquet a grandi à Thetford, il a pris le chemin de la mine Bell à 17 ans, comme son père et son grand-père avant lui. «Mon arrière-grand-père, Noé, a commencé à travailler là à huit ans, il charriait de l’eau pour les mineurs au début. Il est devenu mineur, a travaillé jusqu’à 70 ans.»

À l’époque, «on descendait des chevaux et ils ne revoyaient plus la lumière.»

Le grand-père de Matthieu, Anatole, a suivi les traces de Noé, il est allé dans les entrailles de la Terre pour en extirper de l’amiante. En 1940, il est parti pour la guerre. «Il s’est enrôlé volontaire, il est revenu en 1945.» Pour retourner à la mine. Quelques années avant la grève de l’amiante. 

Matthieu prend la peine de préciser, «il n’était pas dans les scabs».

C’est important.

André s’est fait faire sa boîte à lunch à 17 ans quand il a commencé à travailler avec son père, «par un gars qui faisait ça par les soirs». Une vraie boîte à lunch d’ouvrier, en aluminium, symbole s’il en est un d’un Québec besogneux. «Mon père n’a jamais pris un jour de congé ni aucune vacance.»

Il partait tous les matins de la semaine avec sa boîte à lunch. «Le travail, c’était toute sa vie. Il n’était pas ambitieux, il voulait juste qu’on ne manque de rien.»

La fin de semaine, il était présent, il allait au club de tir à l’arc avec Matthieu. «Je garde de très bons souvenirs. Mais je n’ai aucun souvenir de vacances en famille, on n’a jamais fait ça. Je ne suis jamais allé à la pêche avec lui.»

Il aurait aimé ça.

Après son mariage en 1971, André a repris la compagnie de courrier de son beau-père, pendant presque 20 ans, avant d’être embauché comme journalier à Ciment Saint-Laurent à Beauport. La photo à côté de la boîte à lunch, c’est quand il travaillait là. «C’était papa, toujours la barbe pas faite.»

Quand l’usine a fermé en 1997, il est retourné sur les bancs d’école. «Il est allé faire son secondaire 5, il avait 45 ans. Je l’aidais, le soir. Il me disait : “Où est-ce que tu veux que je me replace sans diplôme?” Il m’a parlé de la mine à Fermont, il a travaillé fort pour être engagé. Et il a réussi.»

Il est parti tout seul, sans sa Christiane. «C’est moi qui suis allé le conduire. Au début, il n’avait droit qu’à une chambre. Maman est allée le rejoindre un an ou deux plus tard, quand il a pu avoir une venelle, une petite maison.»

André est devenu mineur pour la Quebec Cartier Mining, comme il l’avait été pour la mine Bell à Thetford. «Il travaillait sur les “dents”, sur les godets des loaders. Quand c’était brisé, il fallait les enlever et les remplacer à coups de masse. Il passait la journée à donner des coups de masse et de pic.»

Quand il arrivait à avoir un congé assez long, il descendait à Québec.

Matthieu a passé deux étés à la mine avec son père. «Je travaillais comme mécanicien au concasseur, dans la mine. J’ai pu passer du temps avec lui, on a pu parler. Il était heureux. Il était heureux que le pain soit sur la table.»

La boîte à lunch, c’est ça. «La boîte à lunch, c’est autant papa que maman. La femme, elle faisait le lunch, elle s’occupait de son mari et de ses enfants. Ça représente tous les sacrifices qu’ils ont faits pour nous. Il y a en plusieurs qui vont se reconnaître dans cette histoire-là, dans ce don de soi.»

Mais. 

«Il me disait, tu ne feras pas comme moi, à travailler dans la misère, dans la poussière. Tu vas aller étudier. Il a payé mes études à l’université.»

En janvier 2004, André venait d’avoir 55 ans deux semaines avant, la mère de Mathieu a appelé pour lui dire : «Ton père ne va pas bien.» Elle était en train de remplir sa boîte à lunch quand il est tombé. Il est allé à l’hôpital à Québec, insuffisance hépatique, il n’en avait plus pour longtemps. 

«C’est là que je lui ai demandé sa boîte à lunch. Il est retourné à Fermont pour vider son casier, il est revenu avec. Il me l’a donnée, il m’a dit : «Elle a bien rendu son rôle.» C’était la première fois de toute sa vie qu’il s’arrêtait de travailler. Ça a duré 10 mois. C’est les vacances qu’il n’a jamais eues.»

Il s’est tué à l’ouvrage.

Pour sa femme et ses deux gars. «Il nous mettait toujours en premier. Des fois, quand il faisait de l’overtime, il s’apportait deux lunchs, un pour le dîner et un pour le souper, même si la compagnie fournissait le souper. Ils faisaient livrer du chinois de chez Linnan pour les gars, mon père nous ramenait sa portion, il savait qu’on aimait ça.»

C’était André. 

«Il avait tellement un grand cœur.»

Quand il a vu son père pour la dernière fois, Matthieu lui a dit merci. «J’aurais aimé ça lui dire : “Merci pour ci, merci pour ça.” Je lui ai simplement dit : “Merci pour tout.”»

Son père l’a regardé.

Il lui a répondu, satisfait. «Ouais.»

Chronique

Ces enfants qu'on interne

CHRONIQUE / À 14 ans, Héloïse* a senti une grande tristesse. «C’était comme une grande mélancolie. Je ne comprenais pas pourquoi.»

Comme un tunnel gris.

Elle a gardé ça pour elle pendant un bout, en a parlé au psychoéducateur de l’école. Mais le tunnel s’est rapidement rétréci. «Je ne me sentais pas bien, ça a été assez drastique. J’ai commencé à m’automutiler avec un Xacto, je me réfugiais là-dedans. C’est comme si j’avais besoin d’une souffrance que je pouvais comprendre.»

Je sais, c’est rough. Mais c’est ça.

Elle a fini par en parler à ses parents, ils étaient inquiets, assez pour l’emmener en psychiatrie à l’hôpital. «Le pédopsychiatre m’a gardée cinq jours à cause des idées noires. J’entrais dans le système. J’étais terrorisée.» Elle a été transférée dans une unité d’hospitalisation de Québec pour les jeunes de 12 à 18 ans.

Elle y est restée deux semaines. «Je ne voulais pas rester là, j’avais tellement peur. Pour sortir, j’ai dit que ça allait bien.»

Mais ça n’allait pas.

La seule façon qu’elle a trouvée pour reprendre un peu le contrôle sur sa tête, c’est de prendre le contrôle de son corps. De l’affamer. «Je ne mangeais plus. Je perdais du poids à une vitesse alarmante. J’ai perdu 20 livres le premier mois, 40 au total. Mais extérieurement, je fonctionnais mieux. J’avais moins de tristesse, j’étais en contrôle. J’atteignais des objectifs.»

Elle est descendue à 88 livres.

Elle a dû être hospitalisée encore, «quasiment deux mois» cette fois-là. Elle allait à l’école le jour, à l’hôpital le soir. «C’était comme une double vie.» Elle a réussi sa troisième secondaire, est retournée chez elle en mai. Mais en octobre, elle en a eu assez de broyer du noir.

Elle a avalé tous les comprimés qu’elle accumulait depuis quatre mois. «Je voyais ça comme un filet de sécurité», comme une porte de sortie.

Ça a été la porte d’entrée de l’hôpital, encore. Pendant un an. Sans sortir. «J’avais des hallucinations visuelles et auditives, c’était rough. Je n’étais pas la même personne. Je me foutais de tout, je prenais du poids, je ne cachais plus mes idées suicidaires. Cette hospitalisation a été intense au niveau des traitements…»

Elle en fait encore des cauchemars.

Elle cherchait toujours des façons de se faire du mal, comme si c’était la seule chose qui l’intéressait. «Je cachais des objets dans mes bas, dans mes pantoufles. Je faisais des plans, ma vie était focusée là-dessus.»

Le «traitement» était draconien. «On me maintenait à plat ventre, on m’ouvrait les mains, on me mettait en salle d’isolement. Quand je me frappais la tête, on me mettait les contentions et ça accentuait ma colère. Et qu’est-ce que je faisais pour contrôler ma colère? Je me frappais encore plus la tête.»

Une spirale infernale.

«Il s’ensuivait des heures de contention, attachée au sol… S’ils soupçonnaient que je dissimulais un objet, je devais mettre la jaquette anti-suicide et après, il y avait la contention. C’était tellement souffrant. Je me suis habituée à ça. Ça commençait vers 22h et je revenais dans ma chambre autour de 2h du matin. Ça arrivait environ trois fois par semaine, pendant six à huit mois.»

Quand elle refusait d’avaler les calmants, on les lui injectait dans la cuisse. «C’était de l’Haldol, un médicament qui assomme.»

Un agent restait à côté d’elle. «J’essayais de sortir de ma contention, de faufiler mon bras, je criais. Une fois, quelqu’un a donné des bouchons pour oreilles à l’agent. Comment ne pas sentir que tu déranges? Il y a un concept d’humiliation là-dedans. C’est beaucoup pour une fille de 15, 16 ans.»

L’hôpital, c’était sa vie. Elle tournait en rond, avec à peu près aucun contact humain. «L’amour, je le prenais dans le toucher des infirmiers qui m’attachaient. Au moins, pendant ces moments-là, je n’étais pas toute seule.»

Il a fallu deux signalements à la DPJ pour qu’elle sorte de l’hôpital, dont un fait par sa mère. «Elle n’en pouvait plus de me voir là.»

Une journée d’octobre 2014, le 17 plus précisément, elle a pris le chemin d’un centre jeunesse. «Ils m’ont rencontrée, ils m’ont dit : “Il y a deux transporteurs qui t’attendent.” Ils m’ont donné deux sacs à poubelle pour que je mette mes choses…»

Sans la prévenir.

Elle s’est retrouvée en cure fermée pendant un mois, puis dans une unité un peu moins contrôlée. «Je n’ai pas eu de contention, ou si peu, peut-être trois fois en un an. Je me sentais plus écoutée, ce n’était plus des infirmiers qui s’occupaient de moi, mais des éducateurs spécialisés. C’était un milieu qui était plus structuré, il y avait des activités et l’importance de l’école était vraiment priorisée.»

Elle y est restée un an. «Les crises ont arrêté du jour au lendemain. Mon but, c’était de ne plus retourner à l’hôpital, de retourner à la maison.» Elle est sortie pour de bon en octobre 2015, quelques mois avant d’avoir 18 ans.

Mais elle garde encore de vives cicatrices de ces deux années où elle a été internée. «Il n’y a pas un jour que je n’y pense pas. Je me souviens de tout dans les moindres détails, je me revois… J’ai envie de prendre cette Héloïse-là dans mes bras. […] Je fais des cauchemars la nuit. J’ai des spasmes, mon corps est toujours en état d’alerte.»

Même quand c’est sa mère qui lui caresse le cou.

«On a tenu pour acquis que j’étais habituée aux contentions, à tout ça, vu que c’était la même chose chaque soir. Mais chaque fois, c’était difficile. Chaque fois, j’avais mal. Et il n’y avait jamais de retour qui était fait avec moi le lendemain. Parler aurait pu être un remède, me demander comment je me sens. Pour que je ne me sente pas juste bonne à être enfermée…»

Elle en paye encore le prix. «L’hospitalisation m’a détériorée, ça a été admis.»

Aujourd’hui, Héloïse a 20 ans, elle va mieux, elle a terminé son cours secondaire aux adultes et a commencé un bac à l’université. Encore fragile, elle a un suivi psychologique régulier. «Je suis beaucoup plus stable, j’arrive à gérer mieux mes comportements destructeurs.»

Quand elle tombe, elle se relève.

Elle sait que demain peut être meilleur. «Depuis que je suis sortie, ça m’a permis de me révéler, de comprendre que ça vaut la peine d’essayer.»

*nom fictif

Chroniques

1188 jours sans ses enfants

CHRONIQUE / Le jour où la DPJ et le tribunal ont fini par voir clair dans le jeu de son ex, Latif Lahrim a finalement obtenu la garde complète de ses deux enfants. Il était déjà trop tard.

Sept mois plus tôt, fin 2016, quand l’étau a commencé à se resserrer autour de la mère, elle a quitté le pays avec le petit Rayan, 18 mois, et sa sœur Zineb, trois ans et demi. «Vers la fin, je les avais avertis, je leur avais dit : “elle va prendre la fuite”... Ils ne m’ont pas écouté.» 

Houda Doumi et les enfants restent, à ce jour, introuvables.

Je vous ai déjà parlé de Latif, je lui avais donné le prénom de Tarek dans un dossier publié en avril 2017 sur les hommes qui font l’objet de fausses accusations. Son ex-femme n’y était pas allée de main morte, elle l’avait accusé de violence conjugale, de menace de mort, d’incitation à des gestes sexuels sur leur fille.

Même de menace terroriste.

Son cauchemar a commencé le 12 octobre 2015, lorsqu’il a trouvé la maison vide à son retour du travail. «J’ai appelé partout, j’étais inquiet. J’ai appelé la police pour savoir où mes enfants et ma femme étaient. Ils ont dit : “ne vous en faites pas, vos enfants sont en sécurité”. Ils m’ont demandé de me rendre près du poste, de me garer.» 

Il s’y est rendu sur-le-champ. «Quand je suis sorti de ma voiture, deux agents sont venus m’arrêter...» Il a passé trois jours en prison. «Personne ne voulait me croire, ni les enquêteurs de la police ni la DPJ. Psychologiquement, j’étais détruit. J’ai eu des envies de suicide. Ma vie était finie...»

Il a embauché un expert pour aller chercher des éléments dans le portable de son ex, il a fait analyser des photographies qu’elle avait déposées en preuves. 

Il s’est soumis deux fois au polygraphe, à ses frais.

Le vent a tourné au tribunal de la jeunesse. «L’intervenante de la DPJ, la même qui avait fait un rapport dévastateur contre moi à partir seulement de la version de mon ex, elle est venue me dire “on commence à avoir des doutes...”» La plaignante leur faisait de plus en plus faux bond, avec toutes sortes d’excuses. 

Après un an et demi de procédures ruineuses, après des milliers de dollars payés en frais d’avocats, les accusations ont été retirées. 

Latif a obtenu la garde complète.

Sauf qu’il n’a toujours pas ses enfants. Le 2 décembre 2016, Houda Doumi a quitté le pays, il a fallu presque deux semaines aux autorités pour s’en rendre compte. Des mandats d’arrestation ont aussitôt été lancés par la GRC et par le Service de police de Montréal pour enlèvement.

Interpol a lancé quelques mois plus tard un mandat pour la mère et pour les enfants. «Selon les informations que j’ai obtenues d’Interpol, elle s’est d’abord rendue en Égypte, puis à Oman. La dernière fois que j’ai eu des nouvelles d’eux, en juin dernier, ils étaient à Dubaï. Et il n’y a eu aucun mouvement depuis.»

Ça fait plus de six mois, Latif attend toujours.

Houda a l’appelé deux fois le 11 juin. Elle lui a envoyé deux photos et lui a demandé d’aller la rejoindre au Maroc pour «régler ça», Latif lui a plutôt demandé de contacter l’organisme Enfant-retour pour s’informer de la marche à suivre pour un retour au Canada. Houda a promis d’appeler le lendemain, elle ne l’a pas fait.

Elle a reconnu être partie quand elle a senti la soupe chaude. «Avec tout ce que j’ai fait, ils allaient m’enlever les enfants.» Latif lui a répété qu’elle faisait l’objet accusations d’enlèvement, que le mandat s’étendait à plusieurs pays. «C’est à toi de coopérer, la balle est dans ton camp.» Ce à quoi elle a répondu : «Là où je suis, il n’y a pas de camp.»

Depuis, silence radio.

Selon toute vraisemblance, elle est toujours à Dubaï. «On me dit qu’ils n’ont pas passé la frontière», indique Latif, qui n’a pas revu sa fille depuis octobre 2015, et qui n’a eu que neuf visites avec son fils pendant les procédures. «Quand ils m’ont arrêté, il avait six mois. Je l’ai revu pour la première fois à 12 mois.»

Sa fille aura six ans en mars, son gars quatre ans en février.

Latif dépend d’Interpol, qui dépend de la collaboration des autorités locales. «Ça ne bouge pas et on ne sait pas pourquoi. On ne sait pas si c’est à cause de la police locale qui ne collabore pas ou si elle a donné une mauvaise adresse. La GRC et le SPVM ont fait plusieurs demandes, ils talonnent, mais ça ne bouge pas.»

À court de ressources, Latif a décidé de rendre publics les mandats d’arrestations et de recherche et de lancer un appel au public. Il a monté un site Internet, www.jamaissansmesenfants.com, dans lequel il invite les internautes à partager le plus possible l’information.

Il fait aussi appel à la générosité des gens pour pouvoir se rendre là-bas retrouver ses enfants. Advenant que la police locale n’applique pas le mandat d’Interpol, il devra réclamer la garde de ses enfants là-bas. «Je devrai tout recommencer de zéro, il faudra que je porte plainte, que je fasse les démarches pour pouvoir les rapatrier.»

La chose est possible, il y a quelques précédents.

Au cours d’une des deux conversations du 11 juin, Latif a supplié Houda de revenir au Canada pour faire face à la justice et de laisser à un juge le soin de déterminer la suite des choses. Elle avait déjà consulté un avocat pour évaluer ses options. De celles-là, elle a laissé entendre qu’elle pourrait prendre le chemin du Maroc, où elle et ses enfants ont la nationalité, en plus de la nationalité canadienne.

Non, Latif n’est pas au bout de ses peines.