Chronique

Les curieuses cibles de l’aide sociale

CHRONIQUE / Les parents de Jérémie* ont travaillé fort pour que leur fils, autiste, puisse contribuer à sa façon à la société.

Ils y sont parvenus.

Depuis juin, il travaille pour le groupe TAQ (Travail adapté Québec), une journée par semaine, contre un salaire symbolique de 5 $ par jour. Il reçoit en parallèle de l’aide sociale, prestations que ses parents administrent, Jérémie étant incapable d’acheter un litre de lait au dépanneur, pas plus que d’aligner 10 mots de suite.

À 27 ans, il s’exprime en sons.

Les prestations d’aide sociale sont déposées dans le compte bancaire de Jérémie, auquel ses parents ont accès. «Des fois, je prends l’argent dans mon compte, des fois dans le sien, explique son père. Il reste chez nous, ça va pour payer les dépenses. Et on s’entend que ce qu’il reçoit ne couvre pas tous les frais.»

D’où sa surprise quand il a reçu une réclamation de 9000 $ de l’aide sociale. «Ils sont remontés sur huit ans et demi et ils ont consulté tous ses relevés bancaires. Ce qu’on m’a expliqué, c’est que le solde ne doit jamais dépasser 2500 $. Ils ont donc additionné les montants qui étaient en plus.»

Ils n’ont pas calculé le montant qui était utilisé chaque mois, ils ont simplement appliqué la règle des 2500 $.

Le père de Jérémie est tombé des nues. «Je n’en veux vraiment pas aux fonctionnaires qui ont fait le calcul, mais je me dis qu’il faudrait revoir tout ça pour cibler les cas où il y a vraiment de l’abus. Je serais curieux de savoir combien ça a coûté pour traiter son dossier... Est-ce que c’est vraiment des cas comme celui-ci qui sont un problème financier au Québec?»

Son père a fait une demande de révision, il attend la suite. Il devra possiblement se rendre au tribunal administratif, au nom de son fils, qui serait défendu par l’aide juridique. Le ridicule ne tuant pas, il en coûtera probablement plus cher en frais d’avocat que le montant qui est réclamé.

«Je pourrais pousser le système dans son côté ridicule et leur demander qu’on me poursuive pour mauvaise gestion.»

Qui plus est, Jérémie coûterait plus cher que les quelque 12 000 $ par an qu’il reçoit s’il était en famille d’accueil. «On dirait qu’on nous met toujours des bâtons dans les roues pour le garder. Si on le plaçait, il coûterait bien plus cher, et il recevrait quand même ses prestations d’aide sociale. Elle est où la logique?»

Je la cherche.

Avant de faire le saut chez TAQ, Jérémie a passé quelques années à Intégration TSA (ITSA), un organisme mis sur pied pour donner une chance aux autistes de développer des aptitudes pour travailler. Ça fonctionne tellement bien que les locaux d’ITSA ont déménagé cet été chez TAQ.

Et Jérémie s’y plaît bien, il fait ce qu’il sait si bien faire, des tâches répétitives comme assembler des pochettes pour l’assemblée annuelle d’une organisation. Ou mettre en sac un nombre précis de vis et des boulons pour une quincaillerie. «Il est hyperproductif, très efficace. Il aime ça, c’est répétitif, il ne pose pas de questions. Il a toujours été dans les plus rapides à apprendre.»

Papa est fier de fiston.

Il aimerait d’ailleurs que son fils puisse travailler plus d’une journée par semaine. «Ils ne peuvent pas trop lui donner trop de journées, sinon il risque d’être pénalisé à l’aide sociale. C’est dommage parce qu’il commence à avoir une vie active, on le voit que ça lui fait du bien.»

Il parle plus. «Il dit deux ou trois phrases de cinq ou six mots par semaine.»

Du jamais entendu.

Père et fils reviennent de Californie, Jérémie est totalement fasciné par l’univers de Walt Disney. Depuis qu’il est tout-petit. «Les médecins ont d’abord pensé qu’il était sourd. Mais je faisais des tests, je mettais un film de Disney quand il était dans une autre pièce et il venait voir, il reconnaissait la musique.»

Ils ont été dirigés vers Sainte-Justine, plus familier avec l’autisme. Le verdict est tombé, Jérémie avait trois ans.

Une visite à Walt Disney était donc, pour Jérémie, le rêve de sa vie. Ils sont partis une dizaine de jours en août. «Ça faisait deux ans que je lui promettais ça. Je les ai avisés qu’on partait et ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas quitter plus que sept journées, que son chèque de septembre serait coupé.»

On lui a suggéré de les contacter au retour, ce qu’il a fait. «On m’a dit d’appeler pour qu’il soit réinscrit, pour ne pas qu’il perde son mois.» On lui a confirmé en début de semaine qu’il ne serait pas pénalisé. 

Il aurait été si simple de faire une exception.

Trop simple.

On ne parle pas ici d’un prestataire qu’on suppose en train de chercher un boulot, mais d’une personne dont les limitations à l’emploi crèvent les yeux, et qu’on empêche même de travailler davantage.

«C’est comme un enfant naissant, il faut toujours planifier, toujours voir à ses besoins. C’est assez intense. Notre horaire est très structuré, les menus sont tous planifiés d’avance. Je l’accepte, mais c’est certain que mon quotidien n’est pas comme celui des autres personnes de mon âge...»

La moindre des choses, il me semble, serait de ne pas lui rendre la vie plus compliquée qu’elle ne l’est déjà.

* Le prénom a été modifié.

Chroniques

Le Trésor en cadeau

CHRONIQUE / Gaétan Barrette n’a pas accepté à n’importe quel prix de céder sa place à la prétendante Gertrude Bourdon. Le premier ministre lui a donné, sur un plateau d’argent, le poste qu’il convoitait à la tête du Conseil du trésor.

Pierre Arcand occupe actuellement ce poste.

En conférence de presse vendredi, Philippe Couillard a fait ce qu’il n’a jamais fait en campagne, assigner deux portefeuilles, et pas les moindres, advenant l’élection des libéraux le 1er octobre. 

«Ne vous attendez pas à d’autres désignations au cours de la campagne», a-t-il prévenu, devant les journalistes présents.

Saluant la «saine gestion des finances publiques» de celui qui dirige le ministère de la Santé depuis avril 2014, le premier ministre a promis que M. Barrette jouera «un rôle clé» dans les «sorties et les entrées de fonds» de l’État «pour rendre notre État encore plus réactif aux besoins des citoyens».

Philippe Couillard a surtout salué la «grande contribution» de son ministre au réseau de la Santé et c’est d’ailleurs pour cette raison, explique-t-il, qu’il lui promet ce ministère prestigieux advenant la victoire. «Les Québécois devraient lui être reconnaissants pour ce qu’il a fait.»

Il le récompense, en somme.

Et pourquoi?

En quoi Gaétan Barrette, pour que Philippe Couillard puisse le remplacer à la Santé, obtient une telle garantie?

Pierre Arcand, lui, n’a pas droit à un tel traitement, seulement un vague engagement qu’«il continuera à jouer un rôle important dans notre équipe, dans notre prochain gouvernement. J’ai parlé à Pierre, c’est un grand professionnel, il va certainement être appelé à contribuer.»

Ce n’est pas la première fois que Philippe Couillard tente de déloger son ministre au «caractère bouillant». Lors du dernier remaniement ministériel, le 11 octobre, le premier ministre a voulu déplacer M. Barrette en lui proposant le ministère des Transports. 

Le ministre de la Santé a opposé un refus catégorique.

Cette fois, la perspective de voir son ministère confié à une personne au diapason de ses idées aurait mis Gaétan Barrette dans de meilleures dispositions. Si elle chausse ses souliers, Gertrude Bourdon marchera dans les traces de son prédécesseur, dont elle appuie les décisions, incluant l’entente avec les médecins spécialistes.

Elle promet d’amener la réforme «un step plus loin».

Et pour le faire, elle pourra compter sur un président du Conseil du Trésor gagné d’avance à ses arguments et à sa cause. S’il est vrai que Gertrude Bourdon a exigé de la CAQ l’augmentation de 8% du budget pour se joindre à l’équipe de François Legault, son appétit pourrait déranger ses futurs collègues au Saint des Saints.

Déjà que la santé accapare presque la moitié du budget du Québec.

Mais il y a plus.

Gaétan Barrette se retrouverait aussi, tel que décrit sur le site du Conseil du trésor, «régulateur et de coordonnateur des négociations dans le secteur de la fonction publique ainsi que dans les réseaux de la santé et des services sociaux, et de l’éducation». Une fonction qui, globalement, demande du doigté et du tact.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Gaétan Barrette, depuis qu’il est à la tête du ministère de la Santé, ne s’est pas illustré comme un parangon de diplomatie. 

Philippe Couillard n’est pas de cet avis. «Il fait preuve de beaucoup plus de tact et de diplomatie que ce qu’on en dit. Ceux qui le rencontrent et qui interagissent avec lui peuvent en témoigner. C’est quelqu’un qui est très à l’écoute, qui écoute très bien, autant la population que les gens du réseau.» 

Vraiment?

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Maintenir la lumière

CHRONIQUE / Je ne sais pas d’où me vient cette fascination pour les phares, assurément pas de mon enfance à Val-Bélair, et du grand terrain vague derrière chez moi où nous allions chasser les couleuvres.

On a construit dessus, depuis.

Ça me vient peut-être d’avoir été fille unique, d’avoir eu à meubler des dimanches gris à jouer à la patience.

Toujours est-il que chaque fois que je vois un phare, je m’imagine ce qu’il en a été, à une certaine époque, d’entretenir son faisceau pour guider les marins à travers la noirceur et la brume.

Le gardien ne gardait pas qu’un phare, il gardait des vies.

On a beaucoup parlé des gardiens, moins de ces femmes qui se mariaient avec pour le meilleur et pour le pire, qui acceptaient d’y travailler aussi, de «faire les quarts» à travers le reste.

Le phare devait être veillé 168 heures par semaine.

En ouvrant mon courrier au retour de mes vacances, j’ai remarqué un tout petit bouquin, couverture verte, photo en noir et blanc d’une jeune femme en train de lire, assise sur une roche. Laurence Dubé Lindsay, les cheveux bruns attachés, porte une robe blanche, des souliers lacés en cuir.

C’est son fils, Jocelyn, qui me l’a envoyé.

C’est le titre qui m’a d’abord accrochée, Journal d’une femme de gardien de phare, île Verte, 1934. Jocelyn a trouvé le précieux manuscrit en vidant le logement de son frère Charles, décédé en 2014. Il a décidé de le retranscrire et de le publier à son compte, avec quelques autres textes pour donner le contexte de l’époque.

C’était entre la crise et la guerre, le conservateur Bennett dirigeait le pays, entre deux mandats du libéral Mackenzie King. C’était, surtout, une époque réglée par les humeurs de Dame Nature, qui commandait le rythme de la vie et des déplacements.

C’était bien avant la télé et l’assurance maladie.

Laurence a 26 ans quand elle rédige son journal, presque chaque jour, elle y décrit son quotidien avec Freddy son mari, ce qu’elle fait au phare, mais surtout ce qu’elle fait autour, sa sœur qui entre au couvent, son autre sœur qui meurt à 18 ans.

Les chansons qu’elle écoute à la radio.

Comme ce 2 février, un vendredi. «Je suis à l’île avec Freddy, nous nous proposons de travailler beaucoup cet après-midi, moi au ménage, lui dans ses livres. Mais un beau concert à la radio a pris une large part de cet après-midi, nous sommes ensuite restés assis près l’un de l’autre à évoquer des souvenirs et à faire mille et une confidences et projets.»

Freddy et Laurence se sont mariés le 20 août 1930, à 6h30 du matin, pour ne pas rater le train qui partait à 9h pour Montréal.

Pour leur voyage de noces.

Quelques fois, Laurence parle de son premier fils, Herman n’aura vécu qu’un seul mois, elle se demande ce qu’il serait devenu. Le 8 novembre, elle écrit : «C’est aujourd’hui l’anniversaire de notre Herman, il aurait déjà trois ans. Ce serait intéressant, n’est-ce pas! Mais le Bon Dieu le voulait pour lui!»

Elle avait la foi.

Elle donnait, surtout, plus de place aux joies qu’aux peines, aux embellies qu’aux tempêtes. Aux soupers en famille, à la musique, aux rires.

L’été, la parenté débarquait au phare pour passer du bon temps au grand air, le livre commence par le témoignage d’une des nièces de Laurence, Francine, qui se souvient de ses séjours là-bas, les nuits dans «le lit en or» qui était en fait du cuivre. «La maison a été, pour celles et ceux qu’elle a reçus, un havre dont on garde le souvenir.»

La maison n’est plus, remplacée par deux gites.

Mais les leçons de presque 30 ans à guider les marins, oui. Dans les nuits les plus obscures et dans les pires tempêtes, ils ont veillé. On attendait du gardien qu’il fasse ceci, il devait «maintenir la lumière».

Le phare est une métaphore de la vie.

Chronique

Cette chère Laurette

CHRONIQUE / «C’est ici, la maison de la famille que j’aide.»

C’est à peu près la seule fois où Laurette Dulac a parlé à sa nièce Louise de sa double vie de père Noël, elles étaient en route vers Montréal, Laurette allait y acheter les meilleurs feutres pour fabriquer ses chapeaux.

Je vous ai parlé de cette femme mardi, de cette histoire d’un petit cul de 10 ans qui a écrit une lettre au père Noël du Soleil, en 1942, en lui demandant pourquoi il donnait des cadeaux juste aux riches et rien aux pauvres. Il avait pris soin de préciser que lui et ses neuf frères et sœurs avaient été gentils.

Le père de Laurette était traducteur au journal, on imagine que c’est lui qui a ouvert la lettre de Jean-Louis, qui l’a donnée à sa fille.

Laurette est devenue le père Noël, elle a envoyé une boîte de bonbons et des jouets à Princeville, la famille habitait à Saint-Louis-de-Blandford. Elle a continué comme ça pendant plus de 10 ans, envoyant de la nourriture, des vêtements, du matériel scolaire pour que les enfants puissent aller à l’école.

Et toujours, des bonbons.

Laurette a correspondu aussi avec Bertha, la mère de Jean-Louis, qui tirait le diable par la queue pour élever seule ses 10 enfants, d’abord avec un mari draveur, puis un mari malade, qui n’apportait plus de salaire à la maison.

À des lieues de la vie de Laurette.

Louise Poudrette a lu l’histoire de sa tante dans Le Soleil, elle m’a appelée pour me parler d’elle. Laurette n’a jamais eu d’enfants, elle avait pris Louise en affection, c’est pour ça qu’elle l’emmenait à Montréal pour sélectionner les étoffes dont elle avait besoin pour ses couvre-chefs.

Laurette était une chapelière réputée de Québec. «Elle chapeautait toute la ville! Elle travaillait bien, et elle a travaillé longtemps. Des fois, elle disait à ses clientes, «ce chapeau-là ne vous va pas du tout!» Lorsque cliente insistait, elle s’arrangeait pour qu’il lui fasse mieux...»

Elle avait cet amour du travail bien fait. «Elle était très exigeante pour elle et pour les autres. Tout le monde l’aimait.»

Quand Louise a lu cette histoire de père Noël lundi, elle s’est rappelé que Laurette lui en avait parlé. Discrètement. «Je savais qu’elle faisait ça. Je devais avoir 15-16 ans, on était sur la 20, on est passées devant une maison. Elle m’a simplement dit “c’est ici la famille que j’aide”. Elle n’a jamais donné de détails.»

Louise n’a jamais osé poser plus de questions. «Je n’aurais pas eu de réponse. Elle disait juste qu’elle s’occupait d’une famille.»

Elle qui n’en avait pas. «Quand elle est décédée, elle restait à Québec, elle a dû laisser son logement quand elle est allée à l’hôpital. Quand elle est sortie de l’hôpital, elle est allée habiter chez une amie, elle était mal en point.» De quoi est-elle décédée? «Probablement du cœur.»

Ce n’est pas faute d’avoir aimé.

Je n’ai trouvé aucune trace du décès de Laurette, pas d’avis sur internet, pas d’entrefilet dans un journal. Je n’ai pas retracé non plus cette dame à qui elle a confié les lettres de Jean-Louis, cette femme qui les a remises à Nancy, la fille de Jean-Louis.

Nancy a oublié son nom, elle a Micheline en tête, c’est flou.

Louise m’a parlé de son grand-père, le père de Laurette, qui était traducteur au Soleil. «Il était un traducteur de renommée internationale et je n’exagère pas! Il a travaillé des années de temps au journal, il travaillait pour la France aussi. Il a été fêté, une reconnaissance grandiose, j’ai des photos de ça.»

Le travail bien fait, toujours.

Comme ce chapeau que Laurette a confectionné en 1959 pour cette femme qui m’a écrit, Lise se souvenait bien de cette chapelière aux doigts de fée. «Madame Dulac avait confectionné le chapeau de ma mère et le mien pour mon mariage à Québec, en 1959. J’ai 80 ans et file encore le parfait bonheur avec mon amoureux. Ce père Noël devait semer le bonheur partout.»

***

Qu’est-ce que j’entends? C’est l’heure des vacances qui sonne. On se retrouve dans quelques semaines...