Vous m'écoutez, docteur?

CHRONIQUE / Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, l'a dit et répété, le rôle de l'État dans un CHSLD est de fournir un couvert et des soins. Soit. Mais pour prodiguer ces soins, il faut des préposés, qui n'ont jamais été aussi débordés. En fin de compte, ce sont les résidents qui en font les frais. AU DIABLE L'EMPATHIE / Dernière de 3
À l'Unité de médecine familiale, UMF, de l'hôpital Saint-François d'Assise, la formation des futurs médecins comprenait un volet «humain».
Le savoir-être.
C'est chose du passé, maintenant. Les nouvelles règles imposées par le ministère ont eu comme conséquence de passer à la trappe le poste d'une psychologue qui aidait les étudiants en médecine familiale à travailler l'écoute, l'empathie. «Certains ont ça naturellement, mais pour d'autres, il faut le travailler.»
Ce qu'on appelle le «côté humain».
Celui qui me parle, c'est Denis D'Amours, médecin de famille depuis 35 ans, qui fait de l'enseignement à l'intérieur de sa pratique depuis 1988. Il a été directeur de l'UMF de Saint-François d'Assise jusqu'en 2014. «Je suis parti à cause de la réforme. Je n'avais pas le goût de défaire ce qu'on avait bâti, en équipe.»
Jusqu'ici, les étudiants, qui passent deux ans en formation à l'UMF avaient droit à des exercices pour développer leurs aptitudes relationnelles, encadrés par la psychologue et par une travailleuse sociale. «On était aidés par des professionnels pour développer ça, avec différentes techniques, comme de l'observation directe à travers une fenêtre-miroir, avec une rétroaction.»
Depuis la réforme du ministre Barrette, les UMF n'ont plus le choix des professionnels qu'ils embauchent. «Ça doit être x infirmières, x infirmières cliniciennes, x infirmières de première ligne. On pouvait seulement engager une autre personne à l'extérieur de ça, on a gardé notre kinésiologue.»
Et sacrifié la psychologue.
Elle est partie vendredi, après 22 ans. «Ça fonctionnait super bien. C'est complètement aberrant d'avoir dû s'en départir parce que ça n'entre pas dans le cadre. Le relationnel, c'est important à développer.»
Pas pour le ministère. «Le discours du ministère de la Santé c'est nous, on paye pour des soins, on paye pour juste ce qui a rapport aux soins. Pour le reste, si vous voulez une psychologue, demandez à l'université de payer.» Une façon polie de s'en laver les mains, sous prétexte de la saine gestion.
Le médecin fera de la médecine, point. «On va avoir de super bons médecins, super compétents, qui auront été formés pour le savoir et le savoir-faire. Ça, ça va, on est là pour transmettre ça, les connaissances, mais pour le savoir-être, il y aura des lacunes chez certains. Quand on essaye de leur expliquer les conséquences de leurs décisions, ils disent qu'on est résistants au changement...»
Il n'y a que la performance qui compte. «On est maintenant obligés de prendre en charge le même nombre de patients que les unités où ils ne font pas d'enseignement, sans tenir compte de la charge de travail que ça requiert, de former les futurs médecins. Ils ne voient pas ça comme une charge.»
Ce qu'ils voient comme une charge, c'est l'écoute. «C'est certain que c'est plus long quand on prend le temps d'écouter un patient. Quand une personne arrive dans ton bureau et qu'elle pleure, tu peux régler ça en 15 minutes et lui faire une prescription. Mais est-ce que tu as vraiment réglé son problème?»
Non, mais tu as atteint les marqueurs de performance.
Avec la réforme, c'est partout pareil, à la grandeur du Québec. «On fait ça au nom de l'équité, mais l'équité n'a absolument rien à voir là-dedans. L'équité, c'est de répondre aux besoins des gens, de tenir compte de leurs particularités, et de tenir compte du fait que chaque UMF a ses particularités, ses clientèles.»
L'équité est devenue un rouleau compresseur.
La nouvelle cible de l'UMF de Saint-François d'Assise est de 15 000 patients. «On doit être toujours plus performants. Là, on est rendu à 14 400, il nous en manque encore 600. Et si on était à 15 000, on pourrait peut-être avoir des ressources pour garder notre psychologue. Tout ça parce qu'il nous manque 600 patients... Mais vous comprenez où ça va aller gruger? Il y a des gens vulnérables qui vont écoper, des gens dont les besoins ne seront pas pris en considération. Qui ne seront pas écoutés.»
L'écoute n'est plus à l'ordre du jour. «Avant, la gestion n'était pas plus facile, mais on pouvait au moins se parler, il y avait un espace pour la discussion. Mais avec le CIUSSS, on ne peut plus parler à personne, on n'a plus aucune réponse... Tout vient vraiment d'en haut.»
La rumeur souffle, dans les corridors, on appellerait le ministre Dieu.