Un des huit gars au travail, bien concentré...

Une zone grise dans un trou noir

CHRONIQUE / Marc Rochette, que j'ai rencontré la veille, m'envoie un courriel : «Je vais passer à la réception du Soleil laisser un magnifique dessin de Xavier. Il pourra orner votre bureau et captera l'attention de vos collègues.»
Je n'étais pas là quand il est passé.
Le dessin est en effet magnifique, il était posé sur mon bureau quand je suis revenue, encadré et tout. C'est un dessin de Noël avec un gros sapin vert dans le milieu, un bonhomme de neige et une canne en bonbon. Sur le fond mauve en haut et bleu en bas, des dizaines de minuscules personnages, il faut regarder attentivement, Flash McQueen derrière le sapin, Aladin à côté de la canne et, à gauche du bonhomme de neige, un éléphant volant, c'est Dumbo tout craché.
Le dessin de Xavier
Xavier est très bon en dessin.
Xavier a 25 ans.
Xavier est autiste. 
Et, comme bien des autistes, il s'est retrouvé Gros-Jean comme devant à 21 ans, vu qu'il n'y a à peu près rien après l'école. Les parents comme Marc sont dans un trou noir, soit ils placent leur enfant, soit ils arrêtent de travailler pour s'en occuper à plein temps. «Et on se demande, toujours, qu'est-ce qui arrivera quand on ne sera plus là?»
Une question sans réponse.
Chaque autiste étant différent, certains d'entre eux sont capables, après l'école, de participer à un stage de formation, d'autres peuvent travailler dans une entreprise sous la supervision d'une intervenante. «C'est souvent des emplois très simples, comme de nettoyer les plateaux dans un restaurant, c'est pour les occuper. Mais mon gars, comme d'autres, est capable de plus.»
Il est dans «une zone grise».
Marc et d'autres parents ont eu une idée, c'était en fait un rêve, que leur enfant travaille dans un endroit conçu pour eux. En général, les autistes détestent les surprises et ils abhorrent le bruit. Ils aiment quand les murs sont blancs. Ils aiment que leur vie soit réglée au quart de tour.
Ils y sont arrivés. 
Il y a un an, presque jour pour jour, Xavier est entré au travail chez Intégration TSA, ITSA pour faire plus court. ITSA n'est pas une vraie compagnie, c'est un organisme qui, officiellement, vise l'intégration socioprofessionnelle, financé en partie par la Commission scolaire de la capitale.
Huit gars et une fille y travaillent. 
J'y ai rencontré lundi la coordonnatrice, Julie Lahaye, elle m'a expliqué ce qu'ils font de leurs 10 doigts. «On fait différents contrats pour des compagnies, on fait beaucoup de mise en enveloppes. On a, par exemple, un projet de trousses éducatives pour les CPE, il faut mettre un nombre précis d'items dans chaque trousse.»
Ils sont excellents pour ça.
Xavier a fait des couronnes, il devait planter des plumes dans un anneau de styromousse. «Il n'y avait aucun trou, il est extrêmement minutieux.»
Ils font aussi des chiffons à partir de vêtements que la friperie du Pavois, dans Limoilou, ne peut pas vendre. Les chiffons sont vendus, les deux organismes se partagent les profits, minces. Les protégés de Julie, aidés de trois intervenants, ont organisé un marché de Noël pour amasser de l'argent.
Ils ont ramassé 743 $.
Chaque dollar compte. « Je suis arrivée en poste le 27 juin et, deux jours plus tard, on m'a avisée qu'il fallait mettre la clé dans la porte dans deux mois...» Le financement n'arrivait pas, les chèques de paye allaient bientôt rebondir. Les parents ont prêté 4000 $ chacun pour payer les salaires.
En plus de payer 12 $ par jour.
Julie vient tout juste d'avoir la confirmation de la Commission scolaire que son financement sera reconduit. Pour un an.
Même en gérant serré, avec des intervenants payés la moitié du salaire que ceux qui travaillent dans le réseau public, Julie doit se fendre en quatre pour trouver de l'argent. La commission scolaire lui verse de l'argent pour chaque heure de présence des participants, jusqu'à concurrence de 3000 heures chacun.
Après, le participant ne peut plus fréquenter ITSA. «Les règles du ministère de l'Éducation ne permettent pas d'avoir plus d'heures. Notre but ultime serait d'avoir une vraie entreprise pour les occuper cinq jours par semaine quand c'est possible, qu'ils soient utiles à la société.»
Mais d'ici là, il faut encore trouver de l'argent. Julie n'a pas besoin d'une fortune, elle a un manque à gagner de 35 000 $ par année. 
Il y a 35 000 $ entre la vie et la mort d'ITSA.
Marc et les autres parents ne savent pas ce qui se passera après avril 2018. «Tu sais, si j'avais eu le choix, Xavier ne serait pas autiste...» Il aurait trouvé mieux à faire, par un avant-midi d'hiver, que de venir me porter un dessin de son petit de 25 ans.
Aussi magnifique qu'il soit.
Dans le même ordre d'idées, le quatrième Salon de l'autisme aura lieu au Centre des congrès de Lévis à la fin du mois. On m'a demandé si je voulais être présidente d'honneur, j'ai évidemment dit oui...