De 300 à 400 personnes ont obtenu l'aide médicale à mourir depuis son entrée en vigueur.

«Un moment de tendresse»

CHRONIQUE / «Les gens en gardent un souvenir sublime, le souvenir d'un moment de tendresse.»
De quoi?
De la mort.
De la mort, quand elle est prévue, planifiée, le dernier rendez-vous à l'agenda. Vendredi, 8h30, c'est fini.
Yvon Bureau a pris la parole la semaine passée dans une résidence de personnes âgées, elles étaient une bonne vingtaine à s'être déplacées pour venir l'écouter sur l'aide médicale à mourir. Au Québec, depuis un an, les adultes peuvent choisir de mettre fin à leurs souffrances.
À condition d'être lucide.
Yvon Bureau, travailleur social, connaît la loi sur les soins en fin de vie comme le fond de sa poche, l'homme milite depuis 30 ans pour le droit de mourir dans la dignité. Et pour lui, choisir le moment de sa mort, entouré de ses proches, est la façon la plus digne de passer de vie à trépas.
Il a expliqué comment ça se passait, dans le détail, les gens étaient là pour ça. «Il y a trois injections. Avec la première injection, la personne devient calme, elle bâille. Après la deuxième injection, la personne a l'air de dormir, elle ronfle. Ensuite, c'est la troisième injection, qui permet au coeur et aux poumons d'arrêter...»
Tout ça en neuf minutes. «Ça fait une belle mort. Souvent, ça aide à vivre le deuil, ça le rend plus facile parce qu'on se dit que la personne est partie comme elle voulait.»
Quand elle voulait.
Depuis un an, les demandes pour l'aide médicale à mourir se font de plus en plus nombreuses. «On n'a pas encore les chiffres officiels, mais on estime qu'il y a entre 300 et 400 personnes qui l'ont eue.» 
Mais on ne commande pas sa mort comme un trio Big Mac, et fort heureusement. «Pour commencer, vous devez en parler à votre médecin et ensuite, vous remplissez un formulaire. Avant de procéder, il faut l'avis d'un deuxième médecin et un délai de 10 jours pour s'assurer que vous ne changez pas d'idée. Vous pouvez vous désister jusqu'à la dernière minute. Mais jusqu'ici, ce n'est pas encore arrivé que quelqu'un revienne sur sa décision.»
Une dame assise dans la première rangée a levé la main. «On peut le trouver où, le formulaire?»
Son choix est fait.
Mais elle devra attendre d'être au bout du rouleau. «On ne peut pas faire une demande d'aide médicale à mourir à l'avance. Je pense qu'on devrait pouvoir le faire, dire que lorsqu'on sera rendu là, on veut avoir l'aide médicale à mourir, même si on n'est plus lucide à ce moment-là. C'est une question de paix d'esprit. Si la personne ne peut pas avoir de garantie, elle va se dire : "Je sais quoi faire..." Le taux de suicide augmente chez les personnes âgées, tout comme les meurtres par compassion.» 
Selon des chiffres de l'Institut de la statistique du Québec, autour de 140 personnes de 65 ans et plus s'enlèvent la vie chaque année.
C'est 1 un suicide sur 10.
Raison de plus pour élargir l'aide à mourir, plaide Yvon Bureau. «On est parti d'une société où on décidait tout pour les personnes âgées. Il y a eu des étapes, on a commencé par donner le droit de refuser des soins, avec l'affaire Sue Rodriguez. Il faut donner aux gens le pouvoir de décider.»
Yvon Bureau imagine même qu'un jour, on puisse choisir de donner nos organes qui pourraient encore servir.
La conférence avait lieu à la résidence Le long des berges de Limoilou où, bel adon, un homme s'était récemment prévalu de l'aide médicale à mourir. «Il avait un cancer généralisé, pour lui, c'était clair, raconte Valérie, une des responsables de la résidence. Il en parlait à tout le monde! On s'est organisé pour que ça se passe dans sa chambre, avec sa famille. Quand ils en reparlent, ils le font avec un enthousiasme qui peut surprendre, ils ont trouvé ça beau.»
Ça fait penser à Félix, «c'est grand la mort, c'est plein de vie dedans».
Ça jure avec d'autres histoires d'agonie, comme celle du mari de cette autre dame venue écouter Yvon. «Quand tu te bats jusqu'à la fin, c'est dur pour la personne et c'est dur pour la famille. Mon mari, il a fallu se battre sept jours pour qu'ils le laissent aller...»
Et le Bon Dieu là-dedans?
Ce n'est pas lui qui est censé venir nous chercher?
Yvon Bureau raconte l'expérience d'une dame, très croyante, qui a opté pour l'aide médicale à mourir. «Je lui ai demandé si elle avait de la difficulté à concilier ce choix-là avec sa foi. Elle m'a répondu : "si le Bon Dieu ne comprend pas ça, ça ne me tente pas de passer l'éternité avec lui!"»
Chacun son choix.
Le Bon Dieu devra se faire à l'idée, il n'a plus le monopole sur le moment de la mort. «Il y a même un ex-prêtre qui l'a demandée, l'aide à mourir. Et il était accompagné par deux prêtres...»