Le plan de contingence, c’est de fonctionner en serrant la ceinture de deux crans de plus. C’est de faire ce qu’on peut avec pas assez.

Un dimanche dans un CHSLD près de chez vous

CHRONIQUE / Mi-septembre, Jérôme* entre au boulot dimanche matin, il est 7h30, il a déjà un peu la broue dans le toupet, l’emploi du temps d’un préposé aux bénéficiaires dans un CHSLD est réglé comme une horloge suisse.

Une minute pour ci, trois minutes pour ça.

Et les cloches à travers ça.

Jérôme m’a raconté sa journée par écrit. «Pendant le rapport, le téléphone sonne. On nous apprend qu’il manque une infirmière auxiliaire et que l’infirmière auxiliaire attitrée à notre étage doit maintenant nous quitter pour se rendre tout de suite à un autre étage. Elle devra couvrir «LE PLAN DE CONTINGENCE»!»

Le plan de contingence, c’est de fonctionner en serrant la ceinture de deux crans de plus. C’est de faire ce qu’on peut avec pas assez.

«L’autre infirmière auxiliaire devra combler deux étages elle aussi, ce qui fait en sorte qu’elle ne peut pas faire tout ce qu’elle fait habituellement sur un seul étage. Nous devons compenser en faisant plus de tâches que nous avons normalement! Allez hop! Et les résidents ne doivent pas subir les lacunes des nos gestionnaires qui n’ont pas pourvu le poste de notre collègue qui s’est marié la veille!»

Ce n’est pas la fin du monde, il a presque l’habitude.

Il n’avait rien vu.

Il s’attelle à ses tâches, pas vraiment le choix, il y a des gens qui attendent dans leur chambre. Ils ne peuvent pas aller bien loin, remarquez. «On fait les déjeuners, les toilettes partielles, les bains, tout se déroule plutôt bien. À 10h30, deux préposés alimentaires arrivent à l’étage et ils nous annoncent que les cuisiniers ne sont pas rentrés et que ça se peut qu’il n’y ait pas de diners. What?»

Pas de cuisiniers, pas de dîners.

Mais Jérôme a d’autres chats à fouetter, il doit composer avec les deux préposés remplaçants qui ne connaissent pas les aires de la maison. «Un des deux est un nouveau qui n’est jamais venu travailler ici et qui n’est pas orienté à notre centre. Il nous a été envoyé par les agents de la liste de rappel. Il a pris la peine de leur dire et ils lui ont dit que ce n’était pas grave... Bravo mes champions!»

Ça nuit plus que ça aide. «C’est d’un cuisinier qu’on a besoin!!!»

La gestionnaire de garde ce dimanche-là est informée que les cuistots ne se sont pas pointés. «Elle demande si ça peut attendre... Hey, ma grande, si tu n’arrives pas tout de suite, il n’y a personne qui va manger à midi!»

Finalement, c’est le cuisinier d’un autre CHSLD qui a dû venir en renfort et livrer personnellement les repas. «Les diners arrivent avec 35 minutes de retard, mais au moins les résidents vont pouvoir manger!»

Même si ça chamboule tout l’horaire pour le reste de la journée.

Des cloches doivent attendre. Et derrière chaque cloche, il y a quelqu’un qui a besoin de quelque chose.

Un problème réglé, un autre arrive. «On apprend que l’infirmière auxiliaire qui se tape deux étages va devoir rester encore une fois en temps supplémentaire obligatoire. Elle en a assez. Ce qui normalement est demandé une à deux fois par année, revient aux deux semaines! Ça revient vite en ti-péché, sans parler qu’ils parlent de couper des postes en soins infirmiers et des postes de préposés.»

C’est commencé, des postes ont été abolis au cours des dernières semaines dans quelques CHSLD de Québec.

Jérôme entre dans une chambre, une femme est en furie. «C’est la fille d’une résidente qui est à l’aube de ses 101 ans. Elle a dû acheter pour 350 $ de vêtements pour sa mère, le personnel a égaré les vêtements on ne sait pas où!!! Elle a tenté à maintes reprises de parler à l’infirmière responsable, tout ce qu’elle s’est fait répondre c’est «on va vérifier ça et on va vous revenir là-dessus»... Pfff! elle n’a jamais fait de suivi!»

Une journée folle, une autre, où Jérôme a le désagréable sentiment que le système est complètement déglingué. Qu’à force d’étirer l’élastique, il va finir par péter.

Pour ne pas qu’il pète, on fait des pirouettes, des miracles. On doit se débrouiller avec des remplacements non comblés, jusqu’à 16 postes parfois. On réduit les services. On m’a envoyé la photo d’une note qui avait été affichée dans un CHSLD, la marche à suivre pour les bains lorsqu’il manque de préposés.

Ce qu’on y apprend, c’est que le bain «obligatoire» par semaine ne l’est pas. Lorsqu’il manque un ou plusieurs préposés, les autres se partagent les bains à donner. S’ils n’ont pas le temps, ce qui n’est pas rare, ils doivent aviser leur supérieur, qui doit comptabiliser les bains qui ne sont pas donnés.

Lorsque Gaétan Barrette promet de donner deux bains par semaine, Jérôme rit.

* Nom fictif