Depuis que l’employeur des préposés aux dégustations chez Costco a changé au mois d’août, bien des choses ne sont plus permises, dont celle de s’asseoir durant les quarts de travail.

Un bon employé est un employé debout

CHRONIQUE / Claude Gourdeau a passé sa vie dans l’enseignement, il a pris sa retraite et il s’ennuyait un peu.

«Ma femme m’a suggéré d’aller voir chez Costco et de donner mon nom pour faire les dégustations. C’est ce que j’ai fait et j’ai été choisi. Ça me convenait parfaitement, je faisais une vingtaine d’heures par semaine, je voyais des gens.»

C’était il y a deux ans, son employeur était PWD, dont le siège social était à Mississauga en Ontario. «C’était le seul endroit où les services alimentaires n’étaient pas gérés par leur compagnie qui est basée aux États-Unis», CDS, qui s’occupe de tous ceux qui font goûter des petites bouchées aux clients.

Ça vient de changer. Depuis le 1er août, Claude a exactement le même boulot qu’il fait depuis deux ans, mais pour CDS. Sur les 12 coups de minuit, lui et les quelque 4000 autres employés d’un océan à l’autre — dont 953 au Québec — ont été congédiés de PWD, aussitôt réembauchés par le sous-traitant américain.

«Ma probation de trois mois achève!»

C’était fin octobre, elle est finie maintenant.

Claude Gourdeau me parle des conditions de travail qui ont changé. Entre autres les horaires. «Avant, avec PWD, c’était des chiffres de huit heures. Maintenant, c’est six heures et demie avec une demi-heure de lunch qui n’est pas payée. Il y a des dames qui travaillent avec moi qui sont obligées de faire une journée de plus pour arriver.»

Même si le salaire est passé de 12,50 $ à 13 $ l’heure.

Ce sont des dames âgées pour la plupart, qui n’ont trop souvent que leur pension de vieillesse. «Elles ont besoin de travailler. Il y en a beaucoup qui n’ont jamais travaillé avant, qui n’ont pas cotisé à la Régie des rentes. Ces femmes ont besoin de la pitance de CDS pour subvenir à leurs besoins.»

À 71 ans, Claude le fait pour le plaisir, pour voir du monde. C’est pour ça qu’il accepte de me parler.

La chaise, d’abord, qui n’est pas vraiment une chaise, plutôt un haut tabouret. «PWD avait voulu un moment donné nous enlever les bancs. J’avais apporté une chaise de chez nous... J’ai appelé à la CSST et on m’avait suggéré de faire le tour de mes collègues pour savoir s’ils voulaient garder une chaise. J’ai eu 25 pour, une abstention. Je suis allé voir le gérant avec ça, il a acheté des bancs.»

En août, quand CDS est débarqué, les bancs ont disparu. «J’ai demandé de remettre les chaises, ça a été une fin de non-recevoir... On ne demande pas grand-chose, juste de s’asseoir quand il n’y a personne et quand notre cabaret est plein. On est pour la plupart des personnes âgées. Moi, j’ai un problème de dos, j’ai des ostéophytes, et même avec un billet du médecin, c’est impossible.»

Des fois, quand c’est tranquille, il «ferme» sa table et s’en va s’asseoir «deux ou trois minutes» au restaurant.

Il n’a pas le droit.

Claude a demandé pourquoi les employés ne pourraient pas s’asseoir quand il n’y a personne. «On m’a dit, on m’a répété, qu’un bon employé est un employé debout... Je ne blâme pas nos gestionnaires, ils sont pognés avec ça, ils doivent faire appliquer les directives de la compagnie.»

Des grands patrons bien calés dans leurs fauteuils.

«S’ils n’ont pas besoin de nous, ils annulent sans nous payer. Si on est malade, on n’est pas payés non plus.»

CDS a aussi modernisé les procédures d’entrée et de sortie des employés, tout se fait sur des tablettes électroniques maintenant. «Ça a été compliqué au début, ce n’est pas tout le monde qui est à l’aise avec l’informatique. Quand on arrive, on poinçonne sur la tablette, et quand on finit aussi.»

Il y a un hic. «Tout est en anglais. À part le sondage sur le produit auquel on doit répondre en finissant, qui est bilingue, toutes les autres choses sont écrites en anglais. C’est méprisant pour ma langue. Ce n’est pas normal.»

C’est illégal, en fait. La loi 101 est claire là-dessus, la langue de travail au Québec est le français.

Point.

Est-ce que je vous ai parlé de l’interdiction d’avoir une bouteille d’eau? C’était pareil avec PWD, mais reste que je ne comprends pas pourquoi les employés qui offrent des petites bouchées n’ont pas le droit de boire. «On nous dit que c’est comme ça pour éviter la contamination croisée. Quand on présente du savon, c’est correct, mais pas pour des biscuits.»

Ni de l’eau de coco. C’est ironique, quand même, pas le droit de boire de l’eau en faisant goûter de l’eau.

Et sachez-le, «ça pogne pas l’eau de coco».

Pour vendre ses produits, Claude doit se faire aller le mâche-patate. «Il faut faire la promotion des produits, on parle beaucoup. Ça donne soif. Des fois, ils m’envoient en pause après quatre heures de travail, ça veut dire quatre heures debout sans s’asseoir, sans boire une goutte d’eau.»

Claude insiste, «on ne demande pas grand-chose».

De son propre aveu, il n’a rien à perdre. «Je le fais pour ceux qui ont peur de parler, qui doivent se résigner à accepter ces conditions de travail. On est des aînés, on contribue à la société. On est encore payants, on paye nos impôts. On a le droit de travailler, mais pas au détriment de notre santé.»

Faute de pouvoir s’asseoir, il se tient debout.

J’ai contacté la compagnie, évidemment, pour savoir pourquoi les employés ne peuvent-ils pas s’accoter le coin d’une fesse sur un banc quand il n’y a personne. Pourquoi ne peuvent-ils pas voir une goutte d’eau? J’aurais aussi voulu savoir si CDS allait se conformer à la loi 101.  

On ne le saura pas.

«Bonjour Mylène,

Nous vous remercions d’avoir contacter [sic] CDS. Veuillez noter que c’est notre politique de ne pas tenir d’entrevues avec les medias [sic].

Bien à vous,

Angelica»