Le 18 février 1989, Gaston Bourdages a fait la pire chose qu'il pouvait faire...

Tuer au lieu de se séparer

CHRONIQUE / «On m'avait dit, très clairement, de sortir de cette relation-là, ça n'allait nulle part. Je ne l'ai pas fait.»
Gaston Bourdages avait rencontré Lorraine en 1988 dans un groupe religieux qu'il fréquentait depuis peu. «La première fois que je l'ai vue, j'ai été ébloui. C'était un petit génie sur deux pattes, une femme d'une intelligence supérieure. Mais qui était porteuse d'une histoire affective...»
Gaston aussi avait, jusque-là, accumulé les échecs amoureux. «Lorraine et moi étions fragiles de part et d'autre. Nous percevions, chacun de notre côté, la fragilité de l'autre, mais sans jamais nous en parler. Elle était le miroir de ma propre fragilité.»
Un amour aux pieds d'argile.
Elle était psychologue, travaillait comme chargée de cours à l'université. «Ça flattait mon ego d'être avec une femme qui avait les compétences pour régler les problèmes que je traînais depuis longtemps. J'avais déjà vu des psychologues avant, trois ou quatre, mais dès qu'on touchait à quelque chose, je fuyais.»
Gaston voyait bien que son couple ne menait à rien. «C'est une relation qui manquait de lumière. Nous étions deux nuages. C'était une relation de silences, de non-dits, une relation de prostitution de nos personnes, dans laquelle ni l'un ni l'autre ne se sentait écouté. C'est devenu une relation invivable dans laquelle je suis resté.»
Il ne pouvait pas imaginer quitter Lorraine. «J'avais peur de la perdre. J'avais besoin d'elle pour régler mes problèmes.»
Et pourtant.
Il a fait la pire chose qu'il pouvait faire. Le 18 février 1989 en fin d'après-midi, Gaston était chez lui, Lorraine était assise sur le sofa. «Je suis allé dans la chambre, j'ai décroché le crucifix du mur et j'ai dit : "là, tabarnak, tu vas servir à quelque chose aujourd'hui"»...
Il a tué Lorraine avec.
Il est sorti dans l'hiver «en gilet et en souliers», a marché comme un zombie. «Je me souviens d'avoir marché sur l'avenue de Lavigerie vers le nord. Route de l'Église, j'aperçois des gyrophares. Je crie à quelqu'un "priez pour moi!", je me débats, je pense même que je vais gagner...»
Il s'est retrouvé au CHUL en camisole de force. 
Au cours des jours précédents, il s'était fait évincer de sa compagnie d'assurances par son associé et largué par son «gourou» en affaires. Envolés les millions qu'il brassait. Le 14 février, Lorraine lui a demandé d'aller la conduire à Trois-Rivières. «Sur la 40, elle me dit qu'elle a un rendez-vous avec un chum pour dîner.»
Il n'a jamais su si c'était un rendez-vous galant.
C'est la goutte qui a fait déborder le vase. «Ça m'a frappé dans le fond. J'étais à terre, tout s'effondrait autour de moi.»
Il s'est senti trahi par ceux qui tenaient son monde en place. «Le jeudi, deux jours avant, j'ai le sentiment très clair que quelqu'un va devoir payer pour ça. C'est très clair. Je suis devenu un fauve. Notre relation s'est dégradée, je manquais d'air, j'étais écrasé. J'essayais de m'agripper, mais tout me glissait entre les mains.»
Il se sentait «dans un cylindre noir».
- Il restait seulement deux solutions, me suicider ou enlever la vie.
- Pourquoi as-tu choisi la deuxième?
- Par lâcheté.
- Est-ce qu'il y avait une autre option que Lorraine?
- Je prends ce qu'il y a de plus proche, ce qui a fait le plus mal. J'ai le sentiment de vouloir me libérer, il y a une recherche de liberté. En tuant Lorraine, je veux faire mourir l'état dans lequel je me suis retrouvé.
Mais cet état ne meurt pas, évidemment. Gaston plaide coupable à des accusations d'homicide involontaire, il prend le chemin de la prison. «Le pire, ce n'est pas la sentence du juge...»
C'est son propre regard. C'est de faire ce qu'il aurait dû faire avant, comprendre ce qui l'a conduit là. «Quand je suis arrivé à Orsainville, je n'avais aucune idée c'était quoi, une émotion. Ça remonte à loin, ça remonte à l'enfance. Aux barreaux de mon lit quand j'étais bébé.»
Il s'arrête. «Ce que je te dis là, ce n'est pas pour me justifier. C'est pour essayer d'expliquer. Il faut faire très attention à la "stacause", dont j'étais gravement atteint. "Stacause" de ci, "stacause" de ça. Mais un homme ne se construit pas seul, il ne se déconstruit pas seul, il ne se reconstruit pas seul. La société a un rôle dans la façon de véhiculer les valeurs morales, comme la peur de l'échec, la super performance. À quelle vitesse roulez-vous votre vie? La norme est de 110 %, il y a 11 points de trop.»
Il a pensé au suicide, souvent. «Tout de suite après, j'ai voulu mourir. J'y ai pensé plusieurs fois.»
Il a eu beaucoup d'aide pour s'en sortir, peut-être plus que les proches de Lorraine. «Ça a été plusieurs années de prises de conscience et d'aveux. Surtout les cinq années après le pénitencier, où j'ai croisé des personnes extraordinaires à qui je dois beaucoup et envers qui je suis extrêmement reconnaissant.»
Il se souvient de chacune d'elle.
Quelques années après sa sortie de prison, il est allé sur la tombe de Lorraine. «Je me suis rendu à la morgue, je suis allé à l'endroit même où s'était trouvé son corps. J'ai fait le même parcours que son cercueil, je suis passé par les mêmes rues jusqu'au cimetière Saint-Charles. J'avais à le faire. Ça a été le vrai rendez-vous avec sa mort, la conscientisation que, six pieds sous terre, c'était ma job. Ma vie tenait à un fil, un seul, il n'y avait plus rien. La totalité de ma personne souhaitait mourir. Si j'avais eu un crayon HB aiguisé, je me le serais planté là.»
Il a posé son doigt dans le mou à la jonction du cou et du menton.
Plus tard, il est retourné à la porte de l'appartement 206, où la vie de Lorraine s'est arrêtée. «J'ai intégré l'odieux de ce que j'avais fait.»
À Ottawa en 2005, Gaston a participé à la semaine nationale de la justice réparatrice. «Je me suis investi totalement dans le processus, de A à Z, avec le corps et le coeur.» Pendant huit jours, il a pu assister à des ateliers, à des conférences. Il a côtoyé des gens qui ont perdu des proches.
Assassinés.
«J'ai rencontré deux mamans dont les enfants ont été tués. Je suis devant elles, moi, comme tueur. C'est là que j'ai eu la conscientisation des conséquences de la souffrance que j'ai causée. De la souffrance à l'état pur, à l'état vif. J'ai demandé à une mère de me pardonner... elle l'a fait. Elle m'a pris dans ses bras.»
Gaston s'est dit : «Comment elle peut faire ça?» 
Avec le temps, Gaston a réussi à le faire aussi, à se pardonner. Il a même trouvé l'amour, le vrai. Il avait dansé un slow avec Denise en 1961, ils se sont revus 50 ans plus tard, «dans des retrouvailles de scouts». Il a pris son temps. 
- Vous aviez peur de vous?
- Non. C'était réglé.
Denise connaissait l'histoire de Gaston. «Avec Denise, c'est une relation qui est nourrissante, ça n'a absolument rien à voir avec mes autres relations. Il y a un nous. Je ne suis pas avec elle pour combler un vide.»
- Et si elle partait demain matin?
- L'important, c'est qu'elle soit heureuse. Le reste, je m'organiserais avec.
***
Meurtre ou drame
J'ai commis un meurtre et j'ai causé un drame, tranche Gaston Bourdages. Le meurtre, c'est une personne. Le drame, c'est sa fille, son frère, sa famille, ses collègues, ma famille. Un drame, ça traduit l'ampleur de l'onde de malheur qui est provoquée. Un drame, c'est peut-être moins sordide, mais c'est plus profond.»
Le meurtre fait partie du drame.
«On se doit de parler du meurtre en partant, il y a une histoire. Il y a des événements qui ont eu lieu. Mais quand on débouche sur les conséquences, on arrive au drame. J'ai trahi beaucoup de monde dans ma vie. [...] Dans une relation toxique, il y a un fort sentiment de trahison, trahison des autres.
Et de soi.»
***
En chiffres
19 homicides familiaux en 2014
90,9 % des hommes qui représentent des auteurs présumés ont porté atteinte à la vie d'un membre de leur famille. 
36,4 ans : la moyenne d'âge des auteurs présumés. 
42,9 % des victimes d'homicides familiaux sont décédées sous la lame d'un couteau ou d'un objet tranchant ou pointu. 
18,2 % des victimes d'homicides familiaux ont été tuées à l'aide d'une arme à feu.
159 homicides familiaux ont été commis au cours des 10 dernières années. 
44 enfants âgés de moins de 12 ans ont été tués par un membre de la famille, faisant d'eux les principales victimes d'homicides familiaux, de 2005 à 2014.  
*Données de 2014 publiées en 2016 par le ministère de la Sécurité publique