Mohamed Labidi était au palais de justice mardi matin, comme une pléthore de journalistes.

«Souffrir avec»

CHRONIQUE / Si à toute chose malheur est bon, la tuerie du 29 janvier le sera peut-être pour le regard des uns sur les autres.
D'abord, pour ouvrir les yeux.
Mohamed Labidi était au palais de justice mardi matin, comme une pléthore de journalistes et une poignée de curieux, ainsi que des étudiants en droit qui venaient pour analyser la cause, rare. Mohamed est administrateur du Centre culturel islamique de Québec, où six de ses «frères» ont perdu la vie.
Mohamed était assis au fond de la salle, presque en retrait. Il a regardé Alexandre Bissonnette prendre place timidement dans le box vitré. En point de presse, il a expliqué comment il s'est senti. «J'ai de la pitié pour le crime et en même temps pour nos frères qui sont morts pour rien. C'est le cycle de la haine qui a été alimenté jusqu'à ce que la personne soit aveuglée et pose une action sans penser à son avenir. [...] J'étais très touché par sa jeunesse. J'ai de la compassion.»
Compassion vient du latin, «souffrir avec». 
J'ai parlé à Mohamed après la comparution, qui n'a duré que quelques minutes. «La tragédie a montré que nous sommes une seule famille. Qu'il ne faut pas diriger la haine vers des groupes, qu'il ne faut pas tomber dans les amalgames, qu'il ne faut pas déchirer le tissu social.»
Il voit le tueur pour ce qu'il est, «un individu qui a commis un crime».
Un individu qui s'est pointé à la mosquée pour préparer son funeste plan. Il a approché des enfants. «Il était venu avant [le 29 janvier], il avait parlé avec deux enfants qui lui ont raconté tout ce qui se passait à la mosquée. Ils lui ont tout dit. Ils ne se sont pas méfiés, on ne se méfiait pas des gens qui venaient nous voir.» 
Les enfants, d'une dizaine d'années, ont compris en regardant la télé le lendemain.
Maintenant, il y a une méfiance.
Et la peur.
Certaines personnes qui fréquentaient la mosquée n'y mettent plus les pieds, d'autres qui ne la fréquentaient pas y viennent.
Ce ne sera jamais plus comme avant.
Mohamed espère que le mouvement de solidarité résistera au temps qui passe. «Ça nous a apporté beaucoup de réconfort dans la communauté. Je n'ai pas été étonné de ce mouvement vu la nature d'ouverture à l'autre des Canadiens et des Québécois. L'ampleur du mouvement a été à la mesure du drame.»
À la mesure du choc.
«Je souhaite que le regard des uns sur les autres va changer, et pas juste à cause de la tragédie. Il ne faudrait pas revenir à la case départ.»
Il interpelle les gouvernements. «Maintenant, il faut l'action des législateurs pour ne pas revenir au cycle de haine. Et il y a un grand rôle dans l'éducation des jeunes, la clé est dans l'ouverture aux autres.»
Dès la petite enfance.
C'est aussi l'avis d'une enseignante nouvellement retraitée qui a connu Alexandre Bissonnette au secondaire. «Je l'ai connu comme un petit minou tout doux qui se faisait harceler beaucoup. [...] Pour moi, il n'y a aucun doute que son vécu au primaire et au secondaire a malheureusement contribué à le débâtir sur le plan émotif. S'il y a du travail à faire, c'est dans nos écoles qu'il faut le faire, et ce, au niveau de la province.»
La haine de l'autre est peut-être née là.
Mais il faut, aussi, que justice soit faite. «On a confiance au système de justice, a réitéré Mohamed Labidi en point de presse. On espère que ce crime sera traité selon l'ampleur de la tragédie, l'ampleur des dégâts faits à des innocents; j'espère que justice sera faite pour les familles des victimes et que le sang de ces victimes ne va pas s'en aller en vain.»