Cette photo de Corinne a été prise en novembre dernier lors de la 3e édition des Journées de l'image corporelle, organisées par la Guylaine Guèvremont de la clinique MuUla.

Sortir du garde-manger

CHRONIQUE / Cette journée-là, Corinne Lafrance-­Girard s'était fait vomir trois fois.
Et il n'était que 17h.
«Physiquement, c'est difficile se faire vomir. On sort de là les yeux enflés, on a les mains grafignées, à cause des dents...»
Cette journée-là, Corinne a décidé que c'était assez.
Elle a appelé sa meilleure amie, lui a demandé de venir la voir et, pour la première fois de sa vie, elle a mis un genou à terre. «J'ai pris mon courage à deux mains, il faut beaucoup de courage pour avouer qu'on a un trouble alimentaire. Elle m'a écoutée. J'avais besoin d'aide, je ne pouvais pas me sortir de là toute seule.»
Elle s'enfonçait depuis trois ans.
En fait, la table avait été mise bien avant, dès son enfance. «J'étais une jeune fille timide, réservée, j'ai toujours vécu à travers le regard des autres. J'ai établi plein de stratégies pour plaire. Au début, très, très jeune, c'était du perfectionnisme académique. Et ça fonctionnait, je recevais plein de félicitations...»
Elle n'en avait jamais assez. 
Au secondaire, le regard des autres a changé. «J'étais enrobée, bolée, timide... J'avais beaucoup d'intimidation. Des fois, j'arrivais à mon casier, il y avait une image obscène collée dessus... Mes deux voisins de casier étaient des intimidateurs, ils me criaient après. Mes parents voyaient que je n'avais pas beaucoup d'amis, mais ils ne se doutaient pas de l'ampleur de ce que je vivais.»
Elle a cherché une nouvelle stratégie pour plaire. «J'ai regardé autour, les filles qui étaient populaires, c'était pas les bolées, c'était les cheerleaders... C'est là que j'ai commencé à m'entraîner, à vérifier ce que je mangeais, à me comparer aux autres. J'avais plus d'amies, j'étais plus impliquée dans des activités.»
Elle plaisait. 
Enfin.
Mais ce n'était pas assez.
«Au Cégep, ça a empiré. Je m'entraînais tous les jours, le matin, le soir, il m'arrivait de ne pas dîner, de manger seulement une barre tendre. Ça me paraissait correct. C'est ça qui arrive, c'est graduel et lent, on ne se rend pas compte. Ce qui est triste là-dedans, c'est que ça part de vouloir être aimée...»
Elle a réussi son cégep haut la main, évidemment, s'est inscrite en médecine vétérinaire sans trop savoir pourquoi. 
«Je ne me sentais pas à ma place. J'étudiais pour avoir de bonnes notes, pas parce que j'aimais vraiment ça. J'ai pensé à arrêter, mais je n'avais pas de plan B. Le trouble alimentaire s'est amplifié. Je me sentais pognée. C'est ça, l'anorexie, tu veux te couper de ton corps, ne plus être là.»
C'est ce qui donnait un sens à sa vie, «pendant trois ans, toujours moins manger, toujours plus m'entraîner».
En plus de ses longues heures d'études, Corinne pouvait se taper 10 kilomètres de course le matin, une heure de gym le soir, en grignotant comme un lapin. «J'étais tout le temps fatiguée, j'avais froid constamment. Je perdais mes cheveux, j'avais des étourdissements, j'étais faible.»
Ce n'était toujours pas assez.
La boulimie est arrivée dans le portrait. «J'avais des rages alimentaires, je faisais des compensations, soit par l'entraînement ou en me faisant vomir. Ça affecte toute ta vie, tu évites les soupers au resto avec les amis, tu les vois moins. Tu ne penses qu'à ton corps, à devenir plus mince.»
Elle voulait devenir «comme les mannequins dans les revues de bikinis».
Le pire, c'est qu'elle plaisait. «Mon entourage me félicitait pour ma perte de poids, ils disaient : ''Wow, ça te fait bien!'' J'ai vu le regard des hommes changer, je les attirais davantage... Ça venait confirmer mon choix de stratégie, mais ça déréglait la réalité. Quand tu te fais vomir, tu ne vois pas ça comme anormal. T'as eu une rage, t'as été faible, tu n'as pas le choix, c'est une question de vie ou de mort.»
La mort, c'était d'engraisser.
Puis, un jour, elle a pensé à la mort, la vraie, au volant de son auto. «Je m'en retournais à Sainte-Hyacinthe, je pleurais, j'étais dévastée. Je me suis dit que je pourrais donner juste un petit coup de volant... Ça m'a comme réveillée. Je me suis dit : «Je fais tout ça pour être aimée et me sentir bien et là, je veux mourir...»
Deux mois plus tard, elle appelait son amie.
Corinne a commencé par consulter une psychologue le temps de terminer son bac, puis elle s'est tournée vers la Maison L'Éclaircie, à Sainte-Foy, spécialisée dans les troubles alimentaires. «C'est de la première ligne. J'ai suivi une thérapie de groupe, ça m'a beaucoup aidée. Ça remet les pendules à l'heure, ça nous fait de réaliser d'où le trouble origine, ça enlève beaucoup de culpabilité.»
Elle a lu un livre, Mangez de Guylaine Guèvremont et Marie-Claude-Lortie. «Ça m'a interpellée».
Corinne avait encore des rages de bouffe. On appelle ça de l'hyperphagie, le moins connu des troubles alimentaires, mais peut-être le plus répandu. «Mon corps avait besoin d'emmagasiner, il avait peur de la famine. J'avais un trouble avec mes émotions, je ne savais pas pourquoi je mangeais.»
En fait, elle n'avait plus d'émotion, ni joie ni peine.
Elle ne ressentait pas la faim.
Corinne a découvert MUula, une clinique privée spécialisée dans les troubles avec l'alimentation. «J'ai commencé à creuser mon mal-être. J'ai commencé à aller creuser là.» Là, c'est en dedans. «J'ai suivi l'approche de l'alimentation intuitive. Il y a des cours, avec des exercices, des techniques, de la méditation. Ça m'a reconnectée avec mes émotions, que je ne reconnaissais plus.»
Elle a suivi un programme d'un an, elle vient tout juste de terminer. «Au lieu de mettre l'accent sur le trouble alimentaire, je le mets sur un objectif, sur ce que je veux après, je reconnecte avec ce que j'aime. Je n'ai aucune idée de combien je pèse et, honnêtement, je m'en fous.»
À l'automne, elle change de branche.
Elle va étudier en musique.
Pour la première fois, à 27 ans, «je ne fais plus les choses pour être aimée. Pour la première fois de ma vie, je ressens de l'amour envers moi-même».
***
Petite pause pour moi, le réparateur Maytag doit rafistoler mon épaule droite avant qu'elle ne tombe en morceaux. On se retrouve début juin.
Mange, crie, aime
Deux jours avant mon rendez-vous avec Corinne, j'ai rencontré une magnifique jeune fille au Salon du livre de Québec, Florence, aux prises avec des troubles alimentaires. J'ai demandé à Corinne de lui écrire un petit mot. Le voici, il s'adresse à toutes les Florence.
«Toi, qui a un trouble alimentaire et qui n'en peut plus de vivre dans ta prison. N'hésite surtout pas à aller chercher de l'aide. N'aie pas peur, n'aie pas honte. Tu es loin d'être seule. Des gens dévoués et formés spécialement pour t'aider existent. Fais-toi le cadeau de t'impliquer dans ta guérison. Aie confiance. Même si tu as l'impression de t'être détestée toute ta vie, il est possible de retrouver une profonde compassion pour qui tu es. C'est là, à l'intérieur de toi. Tu es née avec un amour profond pour toi-même. Il suffit de reprendre contact avec ce sentiment merveilleux et de te laisser porter.... 
Avec tout mon amour, 
Corinne,
- Ex-robot de perfection, maintenant femme qui pleure, crie, mange, échoue, aime...»