Mylène Moisan

Réjeanne était en fin de vie

CHRONIQUE / Vous vous souvenez, il y a deux semaines, quand je vous ai parlé de Réjeanne qui était en CHSLD et qui n’avait pas vu ses enfants depuis quatre mois parce qu’elle n’était pas assez ou pas «précisément» en fin de vie?

Elle l’était, finalement.

Elle est entrée d’urgence à l’hôpital le jour même où je vous racontais son histoire, le 11 juillet. «Vers 20h30, j’ai reçu l’appel de l’infirmière du CHSLD qui me dit nerveusement que Maman doit être transférée d’urgence à l’hôpital. Elle a le visage tout rouge, elle est en grosses sueurs, tachycardie. Elle me dit qu’ils sont incapables de prendre les signes vitaux, qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour savoir ce qu’elle a», me raconte sa fille Johanne.

Johanne arrive en même temps que l’ambulance, elle voit sa mère pour la première fois depuis la mi-mars.

Elle la trouve amaigrie.

À l’hôpital, Réjeanne est emmenée en zone tiède, c’est là que Johanne apprendra que le CHSLD donnait à sa mère une médication palliative. «J’essaye de comprendre comment cela se peut que je n’aie pas été mise au courant, je ne comprends pas. Je dois être mise au courant des changements de médication. Est-ce que ce serait le protocole de COVID? Les infirmières me donnent le nom des trois médicaments palliatifs.» 

L’urgentologue regarde les plaies dont le CHSLD a perdu le contrôle, celle du coccyx mesure 4,5 centimètres de diamètre et trois centimètres de profond, il faudrait l’opérer, mais la chirurgie est risquée. L’infection a commencé par une plaie au talon gauche, Réjeanne n’a maintenant plus de talon.

Johanne a remarqué autre chose. «Elle avait la jambe gauche, celle de la plaie à son talon, complètement recroquevillée sous l’autre cuisse qui appuyait toujours dessus. À l’hôpital, ils ont dit que c’était un réflexe de douleur. Ils n’ont pas pu la déplier. […] Ce qui est sidérant c’est que tout le personnel de l’urgence savait qu’une jambe qui se ramène au corps de cette façon, c’est le signe d’une douleur aiguë. Comment se fait-il qu’en CHSLD, le personnel n’ait pas les compétences pour reconnaître ces signes?» 

Réjeanne était pétrie de douleur.

Le verdict est rapidement tombé, Réjeanne n’en avait plus pour longtemps, elle a été transférée dans une unité de soins palliatifs où ses deux filles et son fils ont pu lui rendre visite autant qu’ils voulaient. 

Où ils ont pu la voir mourir.

Ses deux filles Johanne et Martine se sont battues pendant des semaines pour la voir vivre, pour lui rendre visite, leur mère est restée confinée toute seule dans sa chambre durant quatre mois, parce qu’il y avait des cas de COVID dans son CHSLD et que tous les résidents s’en trouvaient isolés.

Même si le gouvernement a dit que la visite des proches devait être permise, qu’il y ait ou non des cas.

Le CHSLD a demandé et obtenu une dérogation qui a été prolongée, Johanne et Martine ne pouvaient même pas parler à leur mère au téléphone, elles devaient se contenter des nouvelles que lui donnaient les gens du CHSLD, on leur disait que leur mère avait l’air de bonne humeur. 

Elle était atteinte d’Alzheimer.

«Ils ont donné des nouvelles, ils ont toujours été très empathiques, les communications avec moi se sont toujours faites avec respect, écoute et j’ai senti qu’ils auraient voulu changer les choses, mais qu’ils ne pouvaient pas. Les infirmières, tous les intervenants à qui j’ai parlé, la directrice aussi.» 

Et quand Johanne frappait à une porte, entre autres à celles de députés, on lui posait cette question : «Est-ce que votre mère est en fin de vie?» 

Lire : si elle est mourante, on va se forcer.

Le 12 juillet, Réjeanne a été transférée dans une chambre en soins palliatifs où on a essayé d’atténuer ses douleurs autant qu’on a pu avec de la morphine, elle a eu même besoin d’«entre doses» pour ne pas souffrir entre les doses prescrites. Le lendemain, on lui en a donné en continu. «Quand elle a été piquée pour sa perfusion, elle m’a parlé pour que je la rassure, pour que je la protège. […] Pendant quatre mois, elle n’a pas eu ce réconfort, cette présence dans des moments qui ont dû être tellement insupportables.» 

Après ça, elle a dormi presque tout le temps.

Ses trois enfants et ses proches se sont relayés pour que Réjeanne ne soit plus seule, Johanne passait les nuits avec elle dans sa chambre. «J’espère que maman a pu sentir qu’elle n’avait pas été abandonnée, que nous étions encore là pour elle. J’espère qu’elle a été rassurée de voir son monde. Tout son monde tenait absolument à venir la voir pour lui dire leurs adieux pour être proche d’elle dans ses tout derniers moments.» 

Le 16 juillet, à 13h35, Réjeanne est allée rejoindre son mari. 

Elle avait 90 ans.

Son mari est décédé le 19 décembre, c’était un homme réservé, tout le contraire de sa Réjeanne, sociable et joviale, qui adorait recevoir et mitonner des festins. Johanne a demandé à son père ce qu’il voulait avant de mourir, il a répondu : «Je voudrais voir du monde.» Elle était surprise. «Mon père, un homme solitaire, de peu de mots, sa seule volonté en fin de vie c’était de voir du monde, son monde. Et ma mère, qui était sociable, qui avait toujours quelque chose à dire, qui était au courant de tout, sa fin de vie, c’est quoi?» 

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