Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Claude, Eudore et Robert ont refait à l’identique l’embarcation qu’utilisaient les pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine jusqu’au milieu du siècle dernier, un grand canot effilé qui n’existait plus que sur de vieilles photos en noir et blanc.
Claude, Eudore et Robert ont refait à l’identique l’embarcation qu’utilisaient les pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine jusqu’au milieu du siècle dernier, un grand canot effilé qui n’existait plus que sur de vieilles photos en noir et blanc.

Pour que les traditions ne meurent pas

CHRONIQUE / Claude, Eudore et Robert retenaient leur souffle et pourtant, ce n’était pas la première fois qu’ils allaient faire un tour de bateau.

Avec celui-là, oui.

Les trois Madelinots étaient à bord du M’onc’Omer, ils s’apprêtaient à démarrer le moteur. À reculer d’un siècle. «On s’est regardé les trois, il y a eu un silence, me raconte Claude à Nestor au bout du fil. Le moteur a fait un petit poc et pic au début, puis après c’était comme un moulin à coudre. C’était le même bruit d’avant, toc-o-toc, toc-o-toc..»

Le bruit que sa mère entendait par les matins brumeux.

Et c’est pour retrouver ce bruit que Claude Bourque a eu l’idée, il y a plus d’un quart de siècle, de refaire à l’identique l’embarcation qu’utilisaient les pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine jusqu’au milieu du siècle dernier, un grand canot effilé qui n’existait plus que sur de vieilles photos en noir et blanc.

Et dans la mémoire.

Il a un p’tit nom ce bateau, le cul-pointu, on dit «tchu-pointu» là-bas ou encore un «toc-o-toc». Claude voulait lui redonner vie, et depuis très longtemps. «Il y a 25 ans, j’ai rencontré Léo Leblanc à la marina de Cap-aux-Meules, il était reconnu, c’était un constructeur de bateaux. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à en fabriquer un. Il m’a regardé du haut de ses sept pieds et il m’a demandé : «T’es un fils à qui?» J’ai dit «Claude à Nestor», il m’a dit : «Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed et je vais te le faire.»»

Le temps a manqué.

C’est le fils à Léo, Camil, qui a rempli la promesse de son père, de qui il a hérité le talent pour construire des bateaux.

Et les sept pieds de haut.

Premier problème, il n’existait pas de plan. «On a retrouvé un cul-pointu à Havre-Aubert, il était couvert de fibre de verre. C’est peut-être le seul qui existe encore sur les Îles. C’est à partir de ça qu’on a fait les plans», m’avait-il raconté à l’été 2019, quand je vous ai parlé du M’onc’Omer pour la première fois.  

Ils ont fait une esquisse sur une planchette de bois.

Le mot s’est passé dans le canton et ça n’a pas été long avant de voir le monde se pointer à la shed à Camil, Eudore a fourni les vis, un autre la peinture, et tous ceux qui sont venus offrir un coup de main. Et prendre une bière. Ils ont fait ça tranquillement par les soirs et les fins de semaine, quand ça adonnait.

Ils ont pris leur temps, ça faisait durer le plaisir. Parce que la construction du bateau était aussi un prétexte pour se retrouver, pour participer à quelque chose de collectif, de passer du bon temps ensemble.

À coup de varlope et de lampées de scotch.

Claude, Eudore et Robert ont refait à l’identique l’embarcation qu’utilisaient les pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine jusqu’au milieu du siècle dernier, un grand canot effilé qui n’existait plus que sur de vieilles photos en noir et blanc.

Quand j’étais passée à la shed, ils étaient à border le bateau de planches d’épinette, ils pensaient le mettre à l’eau à la fin de l’été pour la fête du Canton de Gros-Cap, où étaient la plupart des culs-pointus à l’époque. Le bateau n’était pas prêt à la fin de l’été, pas grave ça irait au printemps. 

Mais le printemps n’avait rien de celui d’avant, ni l’automne d’ailleurs, la fête du Canton de Gros-Cap de cette année a été annulée comme tout le reste.

Qu’à cela ne tienne, Claude et la gang ont décidé qu’ils allaient le mettre à l’eau quand même, qu’ils avaient assez attendu. Le 1er septembre, avec toute la gang à la marina de L’Étang-du-Nord, Claude, Eudore et Robert sont montés dans le M’onc’Omer, qu’ils ont gossé jusqu’à la dernière minute. «On l’a fini la veille…»

C’était l’heure de vérité, le moment où ils allaient savoir ce que le moteur à un piston de 1942 avait dans le ventre. 

Et c’est là que les trois hommes se sont regardés, qu’ils ont pris le temps de savourer cet instant qu’ils attendaient depuis longtemps. Quand le vieux moteur a trouvé son erre d’aller, le bateau a quitté le quai. Enfin. Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, un cul-pointu naviguait. «On a ressenti la fierté du projet accompli.» Sur le chemin du retour, le bateau est passé devant Gros-Cap, devant la maison où habitait l’oncle de Claude, Omer, jadis maître des trappes à harengs.

Il n’y a plus de harengs aujourd’hui.

Quand j’ai jasé avec Claude mercredi, il venait de préparer son hachis, qui n’a rien à voir avec la cuisine. C’est quand même une recette traditionnelle, de l’appât pour le poisson, il se préparait à aller à la pêche au maquereau avec M’onc’Omer.

Comme dans le temps.