Pour sortir Héloïse de ses crises, sa mère a fait ce qu’elle n’avait jamais pensé faire, au grand jamais, elle a fait un signalement à la DPJ.

«On se sent tellement impuissants…»

CHRONIQUE / Quand la mère d’Héloïse* a appelé à l’unité de psychiatrie pour prendre des nouvelles de sa fille, on lui a dit qu’elle allait bien.

Qu’elle souriait. 

«Le soir, elle a essayé de se pendre sous la douche.»

Héloïse, 15 ans, venait d’apprendre qu’elle allait doubler son année. «Nous venions son père et moi de faire des arrangements la veille avec l’école pour qu’elle fasse des cours pendant l’été, afin qu’elle puisse se rattraper et passer son année. Je la connais bien Héloïse, c’est une fille qui est hyper performante, je savais que si elle doublait, ça allait être pour elle un énorme sentiment d’échec.»

Elle essayait de lui donner un peu d’espoir.

«Mais eux, à l’hôpital, ils ont décidé que c’était mieux pour elle qu’elle double, ils ont dit que c’était mieux pour sa santé mentale. Ils ont eux-mêmes appelé l’école pour leur dire qu’Héloïse allait doubler, qu’elle ne suivrait pas de cours à l’été. Pourtant, nous nous étions déjà entendus avec l’école. Je savais que ça allait être un choc. C’était déjà assez dur avec la maladie mentale…»

Elle n’avait plus rien à quoi s’accrocher.

À part le pommeau de douche.

Ça faisait plusieurs mois qu’Héloïse était internée dans une unité psychiatrique, entre autres pour des troubles alimentaires. Sa mère la voyait dépérir. «On ne sait pas quoi faire, on est dans la douleur aussi. On se sait pas comment l’aider, comment lui enlever ce mal de vivre et le porter à sa place.»

Je vous ai parlé d’Héloïse l’autre lundi, elle me racontait comment elle avait vécu les deux années où elle a été internée, la dernière à temps plein. Elle m’a raconté comment on l’attachait au sol pour venir à bout des crises, «trois à quatre fois par semaine, pendant six à huit mois».

Elle en fait encore des cauchemars.

À sa mère, on disait que c’était la chose à faire. «Comme parent, tu te sens souvent scruté, jugé, impuissant... Tellement jugé. Ce que je dis aux parents, c’est : “Posez des questions et faites-vous confiance.”»

Des questions, elle en a posé. «Il faut être vigilant. Je prenais des notes tout le temps. Je voulais comprendre. Et il a fallu que je me batte. J’ai dû me battre pendant six mois pour qu’elle ait un psychologue, j’ai dû insister aussi pour qu’elle ait une contre-expertise de Sainte-Justine. Je me disais qu’il fallait essayer autre chose, que ce qu’ils faisaient, ça ne fonctionnait pas.»

L’équipe de Sainte-Justine qui a fait la contre-expertise a conclu à une «surhospitalisation». «On a dit qu’elle avait passé trop de temps là-bas, que ça avait empiré la situation.»

En gros, il fallait la sortir de là.

Mais pour aller où? «Le problème, c’est qu’il n’y a pas de centre de réadaptation pour les jeunes qui ont des problèmes de santé mentale, c’est l’hôpital ou rien. J’avais fait des recherches, j’avais trouvé une belle clinique en France, mais ça coûtait 3000 euros [4550 $] par mois. On n’avait pas ces moyens-là.»

La mère d’Héloïse a fait ce qu’elle n’avait jamais pensé faire, au grand jamais, elle a fait un signalement à la DPJ. «À part l’hôpital, il n’y avait que le centre jeunesse… Imaginez, imaginez, appeler pour mettre votre fille-là, j’en pleurais. Ça me faisait tellement peur de la mettre là.»

Ça a été une bénédiction. 

«J’ai eu un service très attentionné à la DPJ, ça m’a permis de démystifier ce que je pensais, ce que j’avais comme idées préconçues. On a eu des gens qui ont leur travail à cœur, des éducateurs spécialisés, des travailleurs sociaux qui étaient bien formés pour ce genre de situations, qui ont réussi à remettre Héloïse dans la vie réelle.»

Elle a commencé à aller mieux. 

«Les crises ont arrêté du jour au lendemain, m’avait-elle raconté. […] Je me sentais plus écoutée, ce n’était plus des infirmiers qui s’occupaient de moi, mais des éducateurs spécialisés. C’était un milieu qui était plus structuré, il y avait des activités et l’importance de l’école était vraiment priorisée.»

Héloïse a 20 ans aujourd’hui, elle va beaucoup mieux, même s’il lui arrive encore de vaciller. Elle garde des séquelles de l’hospitalisation.

Sa mère aussi. «Je me suis tellement sentie coupable d’avoir laissé ma fille là aussi longtemps. On se sent tellement seuls comme parents là-dedans. Heureusement qu’il y a des organismes qui nous ont aidés comme La Boussole et L’Éclaircie. Toi, tu dois continuer ta vie, tu dois aller travailler le matin même si ta fille a voulu se pendre la veille.»

Elle et son mari, le père d’Héloïse, ont tenu bon.

Entre autres grâce à des personnes avec qui elle s’est sentie écoutée. «Il faut rester vigilants, mais il faut aussi être capable de faire confiance. À l’hôpital, nous avons rencontré des gens de bonne volonté, certaines personnes ont été extraordinaires, d’autres beaucoup moins... Mais malgré la bonne volonté de ceux qui ont pu alléger la souffrance, c’est le système, le fonctionnement global, qui a mené à l’échec.»

Et, évidemment, «le personnel est débordé, les ressources sont pauvres face à un nombre croissant de jeunes à aider».

Pour traverser la tempête, la mère d’Héloïse suggère aux parents de ne pas complètement s’oublier. «Il faut se trouver un passe-temps pour pouvoir s’évader. Moi, j’ai été sauvée par la voile. La voile, ça t’apprend à vivre avec les éléments, à faire face, à trouver le sens du vent et à te placer par rapport à ça.»

Elle l’a appliqué à sa vie.

Et elle a un rêve. «J’aimerais faire comme Florence Arthaud et sa Croisière des Guerrières, il y a un équipage et un psychiatre à bord, c’est pour les filles qui ont des troubles alimentaires et psychiques, pour les emmener à se dépasser. Ça prend des projets comme ça pour les jeunes.»

Elle ne veut pas le faire seule. «J’aimerais faire ça avec Héloïse…»

* Nom fictif