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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

On est vulnérable ou on ne l’est pas

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CHRONIQUE / Depuis un an, les enfants de Jocelyne et de Caroline* n’ont à peu près jamais mis le nez dehors, ils habitent dans ce qui s’appelle une «ressource intermédiaire» dans le jargon, une maison où on accueille des gens comme eux.

Des adultes avec de lourds handicaps.

Des adultes, pour la plupart, qui ont l’âge mental d’un enfant. Comme le gars de Caroline qui a 22 ans sur ses papiers, trois ans dans sa tête. Si vous voulez lui faire plaisir, vous l’emmener chez McDo et vous lui commandez des croquettes avec de la sauce BBQ, un Coke diète en plus et c’est l’apothéose.

Il croit encore au père Noël.

Jusqu’à ce que la COVID vienne tout chambouler, il allait passer 24 heures par fin de semaine en alternance chez ses parents, c’était sa routine. Et du jour au lendemain, tout s’est arrêté, plus de restos, plus de sorties, plus de temps passé à la maison à regarder Caillou et Walt Disney en boucles.

«Il pensait qu’on l’avait abandonné.»

C’est que, voyez-vous, depuis 12 mois, les responsables de la santé publique répètent à Caroline que son «enfant-adulte» fait partie des clientèles vulnérables, qu’il doit donc être soumis à des règles extrêmement strictes sous aucune exception, même pas pour aller passer Noël à la maison.

En fait, il peut sortir, mais à la condition de rester enfermé au retour 14 jours dans sa chambre sans pouvoir en sortir.

C’est enfermer un enfant de trois ans.

Même chose pour Jocelyne, dont la fille de 52 ans est soumise au même régime, elle ne peut plus la sortir, même pas juste pour aller faire une virée en auto. «Elle adorait ça, on est allé circuler sur les Plaines, elle regardait partout autour, elle était toute souriante. Mais là, je ne peux plus, on lui a coupé ça aussi.» 

Elle ne peut pas non plus aller se faire couper les cheveux.

Donc, depuis le début de la pandémie, on traite les enfants de Jocelyne et de Caroline comme s’ils avaient 90 ans et qu’ils étaient dans un CHSLD. Ils ont passé les trois premiers mois totalement confinés, ont eu quelques assouplissements cet été et puis, depuis septembre, les portes se sont refermées.

Leur état se dégrade.

Jocelyne et Caroline ont eu beau ruer dans les brancards, demander des droits de sortie pour leur enfant, rien à faire. Jocelyne s’est fait répondre par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la capitale nationale : «nous sommes sensibles à vos demandes concernant les sorties extérieures. Par contre, en raison des directives ministérielles, elles ne sont pas permises pour le moment.»

Elles se sont dit «patience, le vaccin s’en vient».

Il est là, enfin.

Et maintenant, tout d’un coup, leurs enfants ne sont plus vulnérables, les voilà relégués dans le huitième groupe à être vacciné, en même temps que les «adultes de moins de 60 ans qui ont une maladie chronique ou un problème de santé augmentant le risque de complications de la COVID-19».

Il y a 10 groupes.

Maintenant, c’est le certificat de naissance qui compte. S’il y a des personnes de 70 ans et plus qui habitent avec eux, elles seront vaccinées. Pas eux. Selon les chiffres de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec (ARIHQ), presque 3000 résidents y sont en raison d’une déficience intellectuelle, quelque 3300 personnes pour des problèmes de santé mentale. 

Pourtant, en CHSLD, les personnes plus jeunes ont été vaccinées.

Allez comprendre.

Dans un courriel envoyé à Radio-Canada, le cabinet du ministre de la Santé répond que, «malgré que le ministre soit excessivement sensible à la situation des personnes handicapées, l’ordre déterminé par le CIQ [comité d’immunisation du Québec] prime, tout comme les recommandations de la santé publique».

Excessivement sensible.

Jocelyne fulmine. «Nous avons été induits en erreur par la Santé publique qui place les personnes vulnérables au numéro un de l’ordre de priorité pour la vaccination. Nous avons cru naïvement que cela touchait nos enfants-adultes autistes ou déficients. Nous constatons que nous avons été dupés.»

S’ils ne sont pas si vulnérables finalement, pourquoi ont-ils dû se soumettre pendant un an à des mesures aussi draconiennes? 

Et s’ils sont si vulnérables, pourquoi ne sont-ils pas vaccinés?

Soit on est vulnérable, soit on ne l’est pas. Et si le ministère de la Santé tient à son ordre de priorités et refuse de devancer leur vaccination, qu’on les laisse aller passer la fin de semaine dans leur famille, qu’on les laisse aller chez le coiffeur, manger des croquettes au McDo. 

Soit on les vaccine.

Soit on les libère.

* Prénom fictif