Il y a trois urgences psychiatriques à Québec, au CHUL, à l'Enfant-Jésus et à l'hôpital Saint-Sacrement (photo), une unité récente ouverte en 2009.

«On est capable de mieux»

CHRONIQUE / «Ce changement s'effectue sans interrompre nos activités quotidiennes et n'affectera aucunement notre prestation de services. Ceux-ci sont maintenus et accessibles de la même façon qu'à l'habitude avec le personnel en place.»
Ce message a été publié le 24 mars 2015 par l'Institut universitaire en santé mentale, l'IUSMQ, que j'appelle encore et toujours Robert-Giffard, une semaine avant d'être avalé par le CIUSSS-CN, pour Centre intégré universitaire en santé et services sociaux de la Capitale nationale. 
Déjà, juste avec les acronymes, on s'y perd.
On comprend que le message se veut rassurant, les administrations prennent toujours soin d'être rassurantes quand il y a des changements.
Mais un changement, par définition, ça amène des changements.
Sinon, on n'en ferait pas.
Un de ces changements, c'est la fermeture de la Coterie, qui employait à l'intérieur des murs de l'hôpital une trentaine de personnes atteinte de maladie mentale. Les employés de la Coterie faisaient du travail qui devait être fait de toute façon, comme distribuer le courrier et faire des commissions.
Je vous en ai parlé il y a trois semaines, la mère d'un des employés de la Coterie s'inquiétait des conséquences de cette décision, vu que l'organisme a un rôle qui dépasse la simple prestation de services. La Coterie a donné un sens à la vie de son fils, comme aux autres qui travaillent avec lui.
Ce n'est pas rien.
Le 31 mars, la Coterie n'existera plus.
Le CIUSSS travaille présentement à replacer la trentaine de personnes, elle en a embauché quelques-unes, qui auront la chance de faire le même boulot pour un meilleur salaire. D'autres seront placés dans des organismes qui embauchent des gens avec des limitations. Le CIUSSS est «confiant» de replacer tout le monde.
Au CIUSSS, on m'a expliqué que la Coterie était une anomalie administrative qu'il fallait cesser de subventionner par souci d'équité.
En 30 ans, ça n'avait jamais posé problème.
Quelqu'un m'a contactée, quelqu'un qui est très au fait de ce qui se passe à Robert-Giffard. Il est inquiet. «Je crois qu'individuellement, les gens qui ont approuvé la fermeture de la Coterie auraient pris une autre décision. Il y a une faillite de l'institution, elle s'est éloignée de sa mission.»
Elle a oublié les gens. «En se réfugiant derrière l'argument de la gestion, on transforme les personnes en abstraction.»
Ce n'est même pas une question d'argent. «Il y a une absence de vision pour tout ce qui touche la santé mentale à Québec. Il n'y a aucune vision. On a créé le plus important département de psychiatrie de la province, on a les moyens de faire les choses autrement. On est capable de mieux.»
Entre autres, de s'attaquer aux portes tournantes. «Il y a cinq ans environ, le taux des personnes hospitalisées à nouveau à l'intérieur de 90 jours après leur départ était de 20 %. Il dépasse aujourd'hui 50 %.»
C'est autant de coups d'épée dans l'eau.
C'est autant de personnes atteintes de maladie mentale qui tournent en rond, dont l'état ne s'améliore pas. Ou qui empire. Parce que les 350 lits en santé mentale de la région ne suffisent pas à la demande, on fait poireauter les malades à l'urgence. «À l'Enfant-Jésus, il y a des gens qui passent des jours dans une pièce close. Sans rien. Et qu'est-ce qu'on fait? On ferme des lits...»
L'automne dernier, l'urgence psychiatrique de l'Enfant-Jésus était remplie à 250 % de sa capacité.
Ça ne date pas d'hier, remarquez, la santé mentale a toujours été le parent pauvre du système de santé. Le problème du dépassement chronique du nombre de patients admis à l'urgence psychiatrique remonte à loin, plus d'un demi-siècle, depuis la fameuse «désins» des années 60. «On a fait sortir les malades sans les ressources. Les sommes économisées sont allées ailleurs qu'en santé mentale.»
Si rien n'est fait, le problème sera le même, probablement pire, dans un demi-siècle. «On perd l'histoire. On ne souvient plus de ce qui a été fait, d'où on est parti.»
Et on roule, droit devant, sans volant ni rétroviseur.