Nicolas et le père Noël

— T’as échappé une enveloppe par terre...

L’enveloppe, vert pâle, était tombée du livre que venait d’emprunter Nicolas à la bibliothèque, Dérives de Biz. Nicolas se pencha rapidement pour la ramasser, surtout pour ne pas que sa blonde voit le bouquin, qui explore au «je» le côté sombre de la paternité. 

Oui, Nicolas se sentait à l’étroit dans son nouveau rôle de père. Trois mois qui lui paraissaient déjà une éternité.

Il avait évidemment tout pour être heureux, une amoureuse formidable, une maison confortable et un bébé qui faisait déjà ses nuits.

Nicolas se précipita dans son bureau, il observa l’enveloppe sous tous les angles, résistant à la tentation de l’ouvrir. Sa mère l’avait bien élevé, on n’ouvre pas le courrier qui ne nous est pas destiné. 

Paul Beaudoin

2022, rue du Finistère

Québec, Québec

G1X 4V4

Il n’y avait ni timbre sur l’enveloppe ni adresse de retour. Nicolas fouilla dans son tiroir, en sortit un livret de timbres. Lui et cette manie de remettre les choses vides à leur place, comme le carton de lait et le tube de dentifrice. Il allait devoir aller au bureau de poste en acheter d’autres.

Et puis non. Il allait aller directement porter l’enveloppe chez ce Paul, ce n’était pas très loin de toute façon, en lui expliquant comment il l’avait trouvée. Il n’aurait pas pu l’expliquer, mais quelque chose lui disait que c’était la chose à faire. Pas un mot à sa blonde, depuis le temps qu’il se moque de ses histoires ésotériques.

Ding, dong.

— C’est à quel sujet?

— J’ai une lettre à remettre à Paul Beaudoin.

— Il n’habite plus ici, nous avons acheté sa maison cet automne... Je crois que j’ai sa nouvelle adresse quelque part. 

La dame est revenue quelques minutes plus tard avec un petit bout de papier, une adresse griffonnée à la hâte dessus. 

— Bonne chance!

Nicolas saisit le papier, remonta dans sa voiture et... se dit qu’il serait mieux d’aller au bureau de poste acheter des timbres. Il avait dit à sa blonde qu’il n’en avait que pour quelques minutes, qu’il sautait à l’épicerie acheter des couches. Elle le questionnerait, il n’allait pas savoir quoi lui dire.

Il se gara devant la pharmacie.

Et puis tant pis. Il entra l’adresse dans son GPS. Il se sentait comme Colombo. Un peu de piquant dans son quotidien réglé par les biberons et les changements de couches ne ferait pas de tort. Il suivit les indications vers le centre-ville, le boulevard Hamel, avant de s’aventurer dans les rues de Vanier.

— La destination est à votre droite.

Il gara sa voiture devant un immeuble à logements qui ne payait pas de mine, rien à voir avec le bungalow de la rue du Finistère. Un immeuble beige avec huit logements, trois étages et un demi-sous-sol. Nicolas ressortit le papier pour avoir le numéro du logement. Il n’y était pas.

Nicolas replongea dans ses vieilles notions de technique policière, il regrettait tellement d’avoir abandonné. 

Il sonna au logement numéro 1.

Aucune réponse.

Il sonna au logement numéro 3.

— Oui!

— Je cherche Paul Beaudoin. Il habite ici, mais je ne sais pas dans quel appartement. Il a emménagé il y a environ deux mois.

— C’est mon voisin à côté. Il n’est pas souvent là ces temps-ci, avec les Fêtes, il est père Noël à Place Fleur de Lys.

— Merci!

Nicolas s’approchait du but, encore fallait-il qu’il arrive à trouver un foutu stationnement, il tournait en rond depuis une trentaine de minutes. Une voiture se faufilait systématiquement devant lui dès qu’un espace se libérait, il avait beau pester et faire de gros yeux, rien à faire.

Il finit par s’installer dans une allée, la musique dans le piton, en attendant que quelqu’un parte.

Nicolas ne se rappelait pas la dernière fois qu’il avait mis les pieds à Place Fleur de Lys, l’épicentre de sa vie étant plutôt dans l’ouest de la ville. Rien à voir avec Laurier Québec et ses escaliers roulants, plutôt un espèce de labyrinthe avec ses ailes disposées de part et d’autre de la place centrale.

Heureusement, elles y mènent toutes.

Et voilà, devant Nicolas, le père Noël était là, assis sur son trône, entouré de lutins et d’enfants. La seule façon de lui parler était de faire la file comme les autres, tout seul sans enfant. Il avait l’air fou, il le savait.

Rendu à son tour, Nicolas s’avança vers l’homme vêtu de rouge.

— Êtes-vous Paul Beaudoin?

— Oui...

Nicolas sortit de sa poche l’enveloppe verte, un peu froissée.

— C’est pour vous.

Intrigué, Paul l’ouvrit, en sortit une lettre écrite à la main. Il en lit quelques mots, la replia. Il se tourna vers la fée des glaces.

— Je vais prendre une pause.

Paul fit signe à Nicolas de l’attendre sur le banc, puis il disparut derrière le décor féérique pour poursuivre sa lecture. Il vint rejoindre Nicolas une dizaine de minutes plus tard.

— Tu connais Jasmin?

— Non...

— Comment tu as eu cette lettre?

Nicolas expliqua à Paul pour le livre de Biz emprunté à la bibliothèque pour comprendre les écueils de la paternité, l’enveloppe qui était tombée, la peur qu’il avait eue que sa blonde comprenne qu’il filait un mauvais coton. Il lui parla de ses doutes, de son angoisse de ne pas être un bon père.

Paul lui parla de Jasmin.

— J’ai été père. Jasmin, c’est mon fils. Je ne l’ai jamais connu, je suis parti quand il avait un an, la chienne m’a pris. Ce n’était même pas le goût d’être libre, juste la peur d’être pris, de manquer d’air. J’étais jeune, on dirait que j’aurais voulu retourner en arrière, retrouver ma blonde quand elle n’était pas mère. Avoir un enfant, c’est la seule chose où tu peux pas revenir en arrière. Tu peux vendre une maison, déménager, changer de blonde. Mais quand t’es père, c’est pour la vie. Et tu ne peux savoir quel genre de père tu vas être avant d’en devenir un. Je trouvais ça difficile...

Nicolas ne parlait plus.

— Faque j’ai sacré mon camp, je suis disparu dans la nature en envoyant de l’argent chaque mois. J’ai refait ma vie après, mais je n’ai jamais arrêté de penser à lui. Maudit que j’ai essayé de l’oublier. Quand ma femme est morte l’année passée, ça m’a pété en pleine face. Quelque chose comme la culpabilité de ne pas avoir été là.

Paul avait bu ses économies, avait dû vendre sa maison et déménager dans un petit deux et demi.

Il y a un mois, il a fait une thérapie pour arrêter de boire. S’il avait su qu’il allait devoir demander pardon, il n’aurait pas choisi les A.A. Il l’a fait, il savait qu’il devait le faire. Il avait pris un crayon, une feuille et son courage, et il avait écrit à son fils. Il lui avait expliqué pourquoi il était parti, pourquoi il n’était jamais revenu, qu’il en avait eu le goût, mais jamais le courage. En se disant que c’était mieux comme ça.

Il lui a demandé pardon en lui disant qu’il ne le méritait pas.

Nicolas venait de lui remettre la réponse de Jasmin. Jasmin était père, une petite fille de deux ans. Paul était grand-père. Jasmin lui a raconté à quel point il lui en a voulu, combien il a espéré son retour. Il lui a dit qu’il acceptait de le rencontrer, pour au moins essayer de comprendre.

Paul a essuyé ses larmes derrière ses lunettes rondes, a fourré l’enveloppe dans la poche de son manteau rouge.

— Merci.

— Merci à vous aussi.

Sans le savoir, Paul venait de faire le plus beau cadeau de Noël à Nicolas, qui savait maintenant qu’il allait être père à sa façon, avec ses peurs, ses imperfections, ses hésitations. Il allait faire sa place, et la garder. Il savait, maintenant, qu’il n’est pas plus facile de partir que de rester.

Il sortit son cellulaire de sa poche, texta à sa blonde.

«J’achète des couches et je m’en viens. Je t’aime.♥»